—Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du plaisir!
—Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois avec une expression amère et découragée sur la figure en mettant sa sortie de bal!… En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans ses succès dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que vous!… Nous avons autre chose à faire ici-bas qu'à nous dorloter dans la fortune ou à nous rendre heureux par des satisfactions de vanité; et cette tâche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe; elle n'est pas toujours facile et agréable, mais où serait le mérite si elle l'était? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement à nous, mais à l'humanité, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome, à la grande machine humaine.
Et ce n'est pas en s'occupant de futilités, de toilettes, de valses, d'intrigues, de succès de beauté qu'on y apporte un mouvement bien utile.
A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une voix d'enfant éclata dans l'antichambre.
—Voilà une visiteuse qui vous amène son bébé! Je ne pus retenir un mouvement d'ennui.
—Comment! ça vous contrarie qu'on vous amène les enfants, vous qui dites toujours qu'une mère ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez donc pas?
—J'adore les enfants bien élevés, et j'ai reconnu la voix de celui-ci; vous allez voir!
Une charmante jeune femme, alerte et fraîche, entra vivement, et, avec elle, fit irruption dans le salon un beau petit garçon de six ans environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mère, plein de gaîté et de santé. Il tenait une baguette à la main; à peine avions-nous échangé quelques paroles qu'il nous interrompait:
—Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un fouet!
—Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mère.