Et elle s'interrompit en me regardant, attendant évidemment que, selon l'usage, je répondisse par les banalités ordinaires:—Certainement! ça lui passera, laissez-la donc s'amuser… Elle en saura toujours assez, etc.

Et tout au contraire, je dis:

—Ça dépend de vous de le lui faire passer, ma chère amie; c'est à vous de la diriger.

A cette réponse, si peu conforme à l'esprit de société, je l'avoue, la mère ne put retenir un mouvement, et l'enfant elle-même me lança un regard étonné. Je me mis à rire.

—Voyons, ma chère, vous vous êtes fort révoltée la semaine dernière contre un article dans mes Causeries familières sur l'esprit de société, où j'ose émettre que dans le monde on dit rarement la vérité, ou du moins toute la vérité, et même qu'il n'est pas possible de la dire. Je sais bien qu'en ne tombant pas dans votre sens je me mets tout à fait en dehors des usages, et je deviens une personne qui ne connaît rien au savoir-vivre… C'est une idée qui me passe par la tête, maintenant que je suis assez vieille pour me passer du monde et pour voir les choses de haut, d'essayer d'user de l'influence de ma position et de mes cheveux blancs pour moraliser un peu. Tant que j'ai été jeune, j'ai fait comme les autres, j'ai toujours approuvé, flatté; cela finit par devenir écœurant!—Pauvre chère dame! combien je vous plains d'avoir un mari pareil!—Ah! chère, vous êtes en effet bien malheureuse d'avoir une telle belle-mère!—Oui, c'est bien terrible pour vous, qui êtes jeune et jolie, de ne pouvoir prendre tous les plaisirs de votre âge!—Et ce sont des serrements de mains compatissants, des exclamations lamentables; on signale les torts de la partie adverse qui pourraient passer inaperçus, on excite ainsi encore davantage à la rébellion et à la révolte la personne qui nous fait ses plaintes, tandis qu'on se dit à soi-même:—Bah! son mari n'a pas tous les torts.—Allons donc, c'est bien naturel que sa belle-mère agisse ainsi!—Est-elle égoïste! elle voudrait tout pour elle! Et ainsi de suite… Et je me demande si l'on ne devient pas complice ainsi des aggravations de malheur qui résultent de cette condescendance; si l'on n'en portera pas, au jugement dernier, une sorte de responsabilité? Que de fois une observation raisonnable et sincère pourrait ramener une tête légère à de meilleurs sentiments, tandis qu'au contraire elle s'affirme dans son erreur sous l'égide de votre approbation!

Et comme ma jeune amie me regardait d'un air profondément désappointé, je continuai en riant:

—Allons! voilà que vous vous dites: Je suis joliment mal tombée aujourd'hui! elle a l'esprit de travers, ma vieille amie, elle est grincheuse, on voit bien qu'elle vieillit!

—Mais non! Mais non! protesta la jeune femme.

—Et maintenant, voilà que vous faites de l'esprit de société!

—Ah! vous êtes taquine! quand je vous dis que non! au contraire, votre critique me plaît; je veux absolument que vous me donniez des conseils sincères sur l'éducation de ma fille… Je suis gâtée; vous avez raison; ces banalités qu'on débite nous gâtent, nous déroutent; c'est un service que vous me rendrez… Vous savez que j'ai été privée d'une éducation maternelle; mettez votre expérience à ma disposition, je vous en supplie… J'adore ma fillette: je ne sais peut-être pas m'y prendre, donnez-moi vos conseils!