—Soit!… quand je vous ai dit tout à l'heure que je me proposais maintenant de morigéner le monde, ne me prenez pas exactement au mot. D'abord, je n'ai pas envie de me faire prendre en grippe par l'humanité entière, mais encore il y a parfois de la cruauté à dessiller les yeux… En résumé, je ne m'arrogerai jamais le droit de critique sévère; mais à ceux qui font appel à mes conseils et à ma sincérité, à ceux qu'il me semblera qu'il est un devoir pour moi d'éclairer, eh bien, je tenterai l'essai, au risque d'encourir leur courroux, et si je vois qu'on se regimbe trop, je m'arrêterai et je les abandonnerai à leur sort, reprenant les phrases banales de l'esprit de société.

—Non, je ne me fâcherai pas, je ne vous en voudrai pas… J'insiste de toutes mes forces pour que vous me disiez comment je dois faire pour faire de ma fille une femme, une vraie femme… Vous avez votre expérience personnelle…

—C'est-à-dire, je suis un peu, comme dit Chateaubriand dans son Génie du Christianisme, le grand nombre d'exemples que j'ai sous les yeux me rendent habile sans expérience.

J'embrassai la charmante petite mère et je continuai ma morale.

—Apprendre à être mère, apprendre à élever ses enfants, voilà un cours qu'il y aurait bien lieu d'ouvrir dans les nouveaux lycées de filles entre le cours de cuisine et le cours de couture! Il semble même que ces trois cours pourraient suffire à l'éducation des femmes. Grâce aux œuvres et au journal du docteur Brochard qui s'est dévoué à ce thème, les jeunes femmes maintenant ne peuvent plus ignorer les soins corporels à donner à leurs bébés; c'est un très grand résultat, mais ce n'est pas tout. Dans le corps de ce bébé, il y a une âme à former, un cœur à guider, une intelligence à développer. Comment s'y prendre? J'ai vu de bonnes et tendres mères bien embarrassées; je ne parle pas des mauvaises mères, mais de celles qui chérissent leurs enfants et s'en occupent comme vous le faites de votre fillette.

Je connais intimement une femme dont les amies envient beaucoup certaines réussites dans la vie; l'accusant surtout d'avoir été favorisée d'une chance énorme. Vous la connaissez aussi, c'est Mme X***.

—Est-elle heureuse! Voilà une femme qui a de la chance, tout lui réussit! s'écrie aussitôt mon interlocutrice.

—Jamais vous ne diriez: qu'a-t-elle fait pour avoir cette chance? Ne dépend-elle pas de ses mérites? Je choisis un type que je connais, que vous connaissez, je le répète, pour le dépeindre; mais ce type existe à beaucoup d'exemplaires, et si vous ne connaissiez pas celle dont je parle, vous en avez de pareilles dans votre entourage, et je pourrais vous citer des centaines de noms célèbres qui se trouvent dans le même cas. Les femmes qui réussissent et les hommes qui atteignent les sommets à l'aide de leurs capacités seules, ont bien des talents que les autres n'ont pas. Mme X. que je prends pour modèle connaît à fond cinq langues étrangères; elle est musicienne consommée et peintre; aucun ouvrage d'aiguille ne lui est inconnu; et les devoirs de la femme d'intérieur ne l'effraient pas.

—Oui, je le sais, Mme X. est universelle, c'est une nature exceptionnellement douée… elle avait un cerveau exprès pour apprendre!

—Vous êtes dans l'erreur; Mme X. était une enfant très ordinaire, elle a eu certainement plus de mal que votre Odette à apprendre… Elle n'a appris ce qu'elle sait que parce qu'elle a pris la peine de l'apprendre.