—Encore a-t-il fallu qu'elle voulût prendre cette peine… Odette ne veut pas travailler!
—Mais elle non plus n'aurait pas voulu travailler… C'est sa mère qui l'y a obligée.
—Oh! la sévérité! la dureté! jamais je ne pourrai rendre ma fille malheureuse…
—Mon amie n'a pas rendu sa fille malheureuse et n'a jamais été une mère sévère!
—Je ne vous comprends pas alors.
La jeune mère paraissait vivement s'intéresser à ma leçon dans cet art d'être mère; j'avais envie d'envoyer l'enfant dans la pièce voisine, mais je réfléchis qu'elle en avait déjà tant entendu qu'il n'y avait pas danger à ce qu'elle connût la suite, car c'est une erreur de croire qu'une enfant de dix ans ne comprend pas, quoiqu'elle comprenne souvent mal.
—Ses parents se sont donné la peine de la dégourdir, repris-je. Sa mère s'est dévouée à son éducation dès sa première enfance; elle lui ouvrait l'intelligence, non par des morales au-dessus de son âge, ni en lui laissant écouter les conversations des personnes plus âgées, ni en confiant ces soins intellectuels à une bonne, pas plus que les soins physiques. Elle inventait pour son bébé des petits contes, ayant toujours une morale directe pour l'enfant. Il n'y était pas question des minerais que l'on trouve dans la terre, ni des constellations des étoiles, mais de petites filles obéissantes, savantes, qui faisaient le bonheur de leur maman, mises en opposition avec d'autres petites filles méchantes, ignorantes, méprisées de tout le monde, et n'arrivant à rien. Et, selon les circonstances, la maman créait des aventures et des péripéties, où il n'était pas question de prince Charmant venant délivrer sa belle ni des habits de peau d'âne. «Raconte encore… et qu'est-elle devenue après, la méchante petite fille?» demandait l'enfant avec de grands yeux terrifiés, car elle saisissait bien la ressemblance avec elle, mais la maman ne faisait pas semblant de le faire exprès; c'était une histoire qu'elle racontait avec indifférence; alors elle lui disait comment la petite fille était devenue bonne, et combien sa maman avait de bontés pour elle, et combien elle lui devait de la reconnaissance. Et la petite fille grandissait avec l'idée de s'instruire, de travailler pour devenir l'orgueil et la joie de ses parents, de les soigner quand ils seraient vieux en échange de ce qu'ils faisaient pour elle, elle étant jeune.
Dès l'âge de quatre ans, sa mère lui apprit à lire sans qu'elle s'en doutât; elle lui fit désirer de savoir lire. Elle entendait tant parler autour d'elle du bonheur de faire de la musique et d'être instruit, qu'elle ne rêvait à cinq ans que de pouvoir mettre les doigts sur le piano et avoir un professeur d'écriture. Ces premières leçons lui furent promises comme une récompense. Et cependant elle était si enfant, qu'à la première visite de ce professeur d'écriture tant désiré, elle ne voulut jamais consentir à le regarder, tenant la tête cachée dans les jupes de sa mère comme une petite sauvage; mais l'envie de tenir une plume dans ses mains vainquit sa timidité. Quel bonheur de pouvoir écrire à ses petites amies, à son papa, quand elle serait à la campagne! En trois semaines, elle sut écrire; en quelques mois elle jouait des petites ariettes sur le piano et faisait ses gammes de ses petits doigts frêles; mais c'était sa mère qui lui inculquait chaque jour dans la tête quelques lignes de cette théorie musicale si abstraite, s'arrêtant à tout moment pour ne pas la fatiguer; et, sans s'en apercevoir, l'enfant apprenait. A cinq ans et demi, elle conjuguait ses verbes comme une grande demoiselle; la géographie l'intéressait fort; comme il lui tardait de pouvoir entreprendre un grand voyage sur la carte! Et les exploits de Clovis la ravissaient!
—C'était un prodige! une enfant étiolée!
—Mme X. une enfant étiolée! vous n'y pensez pas! Elle a toujours eu la plus belle santé du monde. Elle était plus que potelée, fraîche sans être rouge, gaie et rieuse comme pas une… C'est que sa mère la soignait autant au physique qu'au moral. De bonnes panades faites par la maman, et non par une bonne qui aurait pris le beurre, des petites côtelettes grillées à point, et si elle ne voulait pas manger, une histoire venait l'exciter, un baiser était promis en récompense. Aucune influence étrangère ne venait entraver la mère; l'enfant n'était pas fatiguée par des veillées inutiles; elle n'était point traînée à des théâtres ou à des bals; elle n'avait non plus le crève-cœur de voir sa mère sortir sans elle.