A huit heures du soir, elle s'endormait dans son petit berceau, ses parents veillant dans la pièce voisine, seuls ou avec quelques intimes: elle se réveillait fraîche et dispos, à six heures du matin, et se mettait au travail pour surprendre son papa, en sachant sitôt sa leçon. N'étant point excitée par les mauvaises passions, la vanité, la jalousie, les fatigues mondaines, qui développent une intelligence maladive chez les enfants que l'on appelle «petits prodiges», elle apprenait peu à peu, sans soubresaut.
La mère n'excitait pas son esprit inutilement en applaudissant à ses saillies, aussi aurait-elle paru un peu bêta auprès de ces petites poupées qui scrutent déjà les grandes personnes d'un œil investigateur, et savent les tourner en ridicule avec un esprit bien au-dessus de leur âge, mais qui sauront à peine écrire, et n'auront aucune disposition pour une étude sérieuse.
L'enfant s'habituait à une existence régulière, faite de travail et de jeux, jeux bruyants, exercices de corps, la changeant du tout au tout de ses études; et toujours, la mère à son côté, lui montrant le but à atteindre, la nécessité d'être instruite, autant pour pouvoir faire face à un revirement de fortune que pour tenir sa place au foyer domestique.
Après sa première communion, accomplie avec cette piété, cette foi, cette candeur qui n'est pas hélas! le partage de bien des petites filles sottes, ignorantes et mal élevées, elle fut mise au courant des soins de la maison. Sa mère se faisait remplacer par elle à la lingerie, dans tous les comptes avec les domestiques. Toujours levée dès six heures du matin, se couchant à neuf heures, la journée était occupée dans ses moindres minutes. Mais ces travaux étaient rendus amusants; c'étaient des récréations pour elle que de compter les bottes de foin à l'écurie, de distribuer l'avoine pour les chevaux, de donner le linge à la femme de chambre, et de vérifier le livre de la cuisinière: car les parents de Mme X. avaient de la fortune et un certain train de maison.
A quinze ans, elle avait terminé ses études françaises et pouvait passer ses examens. Elle tenait en partie double les livres de compte de son père, car une grande fortune exige une certaine comptabilité. Il faut se rendre compte des opérations de l'agent de change, des paiements faits par tels fermiers, des ventes à crédit, des coupes de bois, savoir ce qu'on aura à toucher chez son banquier à telle époque, les versements à faire sur les souscriptions aux emprunts d'État et ne pas oublier l'affaire en commandite avec celui-ci et celui-là. Il faut vérifier les comptes, les notes d'impositions et les polices d'assurances.
Elle n'en appréciait pas moins une bonne partie de cache-cache ou de quatre coins, et elle serait allée au bout du monde pour jouer au volant avec une camarade. Quant au bal, au bal où il y aurait des jeunes gens, elle ne comprenait pas encore le plaisir que l'on peut y trouver. Elle dansait avec ses amies, cela lui suffisait.
Il est vrai que ses dernières années s'étaient écoulées à la campagne, en dehors des séductions de la ville; comme elle atteignait l'âge de seize ans, ses parents jugèrent opportun de venir passer l'hiver à Paris: ils comprenaient que l'imagination de la jeune fille commençait à demander de nouveaux aliments, et, n'en trouvant pas, elle tombait dans le mysticisme: à tort ou à raison, son père ne désirait pas qu'elle entrât dans la vie religieuse.
Le monde eût bientôt fait raison de ces aspirations! Aux parties de cache-cache succédèrent les petites réunions et les soirées au Théâtre Français et au Théâtre Italien.
La mère de Mme X. n'était point austère: nous ne demandons pas, ma chère enfant, la mort du pécheur! elle était très fière de la beauté de sa fille, qui était à peu de chose près celle que vous et moi avons eue, et que toutes les jeunes filles ont à cet heureux âge; elle ne demandait pas mieux que sa fille connût ces jouissances éphémères, dont on n'apprécie bien le vide que lorsqu'on les a éprouvées… elle jouissait de ses succès de toute sa force.
Moi, qui ai suivi Mme X. pas à pas, pendant son stage dans le monde, je puis vous dire qu'elle était réputée pour aider admirablement sa mère à recevoir. Ce qui faisait son grand charme, c'était son absence de coquetterie. Très sensible aux hommages, aussi flattée qu'une autre de plaire et d'être aimée, elle préférait la qualité à la quantité, et c'est peut-être pour cela qu'elle était si généreuse de ses danseurs envers ses amies; elle n'a jamais su qu'on pouvait éprouver quelque plaisir à écraser une amie…