Ces dernières vacances, j'ai eu occasion de voir de jeunes collégiens de quatorze ans ne pouvant parler sans accentuer leurs phrases de jurons, incapables de saluer poliment, de se tenir avec décence, et d'avoir pour leurs mères la moindre attention délicate. On se demande avec terreur quels maris ces jeunes garçons feront plus tard; quelle désillusion éprouveront les jeunes filles qu'ils auront épousées, lorsqu'au lendemain de leur mariage ils se comporteront vis-à-vis d'elles avec un manque total d'égards et de bonne éducation? Si celles-ci sont aimantes, douces, réservées, bien élevées, quelle existence mèneront-elles?
La mère est faible; elle rit d'abord de voir jouer au sacripant son fils encore baby; on lui dit: laissez-le faire; ne doit-il pas devenir un homme? Lorsqu'il est plus âgé, elle en a déjà peur, et plus tard il devient son tyran et cause sa désolation.
Une femme d'esprit et du monde me disait dernièrement: Je ne donnerai jamais mes filles à des hommes qui n'aient été élevés par une mère ou une sœur. Je me permettrai d'ajouter: Encore faut-il que celles-ci se soient donné la peine de faire leur devoir!
Un jeune garçon élevé ainsi est accoutumé à avoir mille petites condescendances, à remplir une infinité de petits soins, à subir une masse de petits caprices qu'un autre ignore. Supposons, au contraire, un orphelin, ayant passé de bruyantes récréations avec ses camarades aux salles d'étude, près de professeurs raides, secs et parfois vulgaires; si ce pauvre enfant a vu ses vacances s'écouler dans le préau solitaire et silencieux du collège, échangé plus tard contre les écoles supérieures et les cours, où, sans guide, il a pu souvent se trouver en contact avec des êtres pervertis, certes celui-là qui n'a eu pour foyer que le restaurant, pour réunion de famille que la table d'hôte, pour le conseiller et l'aimer que des indifférents et des intéressés, est pardonnable de manquer de douceur et de distinction. Et souvent il est le meilleur des deux, parce qu'il sent plus que l'autre le besoin d'inspirer de l'affection.
C'est à la mère qu'il appartient d'apprendre à son fils à saluer, à se présenter devant le monde, à faire sa cour aux dames; qui le lui apprendra, si ce n'est elle? Consentirait-elle, d'ailleurs, que d'autres se chargeassent de ce soin?
C'est elle qui, dès son jeune âge, doit policer son langage, sa tenue, son caractère; c'est à elle qu'il revient de diriger ses goûts vers ce qui est bon et noble; de lui inspirer l'horreur de ces piliers d'estaminet, de ces buveurs d'absinthe, de cette hardiesse grossière envers le sexe féminin que la génération masculine actuelle tend à substituer à l'ancienne galanterie française si chevaleresque et si réputée! Ah! il est vrai que celles qui l'ont laissé se perdre en ont été les premières punies; et pour réparer ce tort, elles ont cru que ce qu'il y avait de mieux à faire était de mettre l'éducation des filles à la hauteur de celle des garçons; et afin qu'elles ne fussent plus choquées par la brutalité et le sans-gêne de ceux-ci, de les rendre elles-mêmes cavalières et vulgaires.
Si nous n'opposons une digue énergique à ce torrent de laisser-aller et de mauvaises façons qui nous envahit, la politesse, la galanterie, le bel esprit, qualités éminemment françaises et que nous nous enorgueillissions tant de posséder, cesseront bientôt de briller parmi nous. Ce sont elles, cependant, qui firent du siècle de Louis XIV le plus grand de l'ère chrétienne, en nous amenant des mœurs douces et civilisées, en produisant les plus grands génies littéraires et artistiques, et en rendant nos armées victorieuses. Oui, même cela, et surtout cela, j'ose l'affirmer, car le soldat chevaleresque qui veut se rendre digne des éloges de sa dame, fait des prouesses de valeur; il craint moins la mort lorsqu'il sait qu'il sera pleuré et regretté.
Je connais plusieurs jeunes femmes de la même famille; distinguées et remarquables sous tous les rapports, qui ont formé une ligue contre l'envahissement dans les salons et la famille des mœurs d'estaminet. Le cigare est éloigné, les expressions trop énergiques sont soigneusement prohibées. Elles ne supportent aucun laisser-aller en leur présence; elles admettent la repartie fine, spirituelle, le demi-sourire, mais jamais elles ne permettront devant elles une plaisanterie dont la crudité puisse les faire rougir, une pose qui leur fasse baisser les yeux; il n'est point besoin pour elles d'entrer sur ce sujet dans des discussions pénibles à soutenir et d'argumenter; le silence gardé à propos, un froncement de sourcils, un plissement de lèvres dédaigneux, un regard d'étonnement, sont de suffisantes protestations, le but de tout homme étant de plaire aux femmes présentes; elles ont su persuader leurs maris par la douceur, l'affection, le raisonnement, et surtout par le contact de leur distinction. Elles élèvent leurs fils dans ces mêmes principes, ceux de l'homme qui se respecte.
Je n'ai jamais vu personne fuir leurs maisons à cause des obligations qu'elles imposent; au contraire, leurs réceptions sont suivies et recherchées du sexe masculin, qui les respecte, les estime et les aime davantage pour leur retenue et leur dignité, lesquelles ne diminuent en rien leur grâce et leur esprit. J'ai eu occasion de remarquer que des jeunes gens, après les avoir fréquentées quelque temps, étaient singulièrement transformés à leur avantage, tellement l'influence d'une maîtresse de maison est indéniable sur ce point.
Il est nécessaire de vaincre autant que possible la timidité d'un jeune garçon, car elle se changerait plus tard en gaucherie lorsqu'il s'agirait d'être poli, et en effronterie pour se conduire malhonnêtement; il est bon, au contraire, d'accoutumer les enfants à ne jamais manquer d'aplomb, excepté pour mal agir.