Pour les petites filles, la société des garçons est parfois à appréhender; pour ceux-ci, celle des filles est, au contraire, à désirer; si ce rapprochement risque d'éveiller chez les premières des idées de coquetterie dangereuse, il ne peut développer chez les autres que d'excellents penchants; mais il serait bien préférable qu'on arrivât à ce que cette fréquentation ne pût, comme en Amérique, amener de résultat nuisible pour aucun des deux sexes.
Un des grands écueils, en province, pour les jeunes gens, c'est d'abord l'ennui qu'ils rencontrent dans les sociétés, la plupart soumises à la monotonie d'habitudes routinières et dépourvues de tout attrait intellectuel; puis l'espèce de cordon sanitaire que les mères forment autour de leurs filles, qui ajoute, parfois, à l'insipidité de ces dernières. Les jeunes gens ne trouvant dans le monde aucun intérêt, aucune bienveillance, aucun plaisir, prennent en dégoût les visites et les soirées, et se rejettent sur une compagnie plus équivoque, mais qui leur offre plus de gaieté et un meilleur accueil.
Une mère devra donc faire un choix, et conduire son fils où il puisse trouver de l'agrément en même temps que la respectabilité. Nul doute, s'il est bien élevé, empressé, galant, dans le bon sens du mot, doué de petits talents de société, s'il a appris à se rendre utile et agréable auprès des femmes, nul doute, dis-je, que les familles les plus prudes ne soient enchantées de pouvoir admettre un élément masculin convenable dans le cercle de leurs filles, et le jeune homme, y trouvant alors distraction et attrait, s'habitue ainsi aux mœurs du foyer domestique et de la famille.
Il faut que les mères inspirent à leur fils un grand respect de lui-même, qu'elles lui inculquent de bonne heure que la jalousie et l'envie seules font naître cette fanfaronnade du vice si pernicieuse, et qui fait tant de victimes; il faut que le jeune homme se sente avili à ses propres yeux de se montrer dans une tenue délabrée et en mauvaise compagnie.
J'ai toujours vu que les mères les plus chéries de leurs fils, et qui en recevaient le plus de satisfaction, étaient celles qui avaient été les plus fermes pendant la jeunesse de ceux-ci et avaient su en faire des hommes du monde.
Pour mon compte, je ne crois pas aux mauvaises natures dans les enfants, ou plutôt je crois que nous portons tous, en naissant, le germe des bons et des mauvais instincts, des bons et des mauvais sentiments; il ne s'agit que de développer les uns aux dépens des autres; et ce résultat dérive de la première éducation; les personnes qui affirment qu'un enfant se corrigera en grandissant sont dans la plus grande erreur. Plus le mauvais penchant sera développé, plus on aura de peine à le réprimer.
Souvent les défauts d'un enfant sont éveillés par la nourrice, puis par la bonne; et si, à la place de celles-ci, c'était une mère intelligente et dévouée qui présidât au réveil de son intelligence, ce seraient des qualités qu'on verrait éclore à la place des défauts.
C'est dès le plus bas âge, on ne saurait trop le répéter, que doit commencer l'éducation d'un enfant. Les premières impressions que cette nature malléable reçoit sont ineffaçables, et cela prouve derechef l'erreur de ceux qui disent: Cet enfant est trop jeune pour comprendre ceci ou cela. Il ne comprend pas, il ne raisonne pas, il ne peut juger ni discuter ce que vous lui dites, ce que vous exigez de lui! C'est très vrai, mais ce n'est qu'un motif de plus pour que cela s'imprime en lui d'une manière indélébile. Les habitudes du collège, et plus tard de l'étudiant, viendront essayer de chasser les premiers principes, mais ils trouveront ceux-ci enracinés; ensuite la mère continuera son œuvre, sans relâche, à chaque vacance, à chaque retour du jeune homme auprès d'elle et elle restera victorieuse, comme me le prouvent nombre d'exemples que j'ai sous les yeux; lorsque le contraire arrive, c'est toujours à la négligence, à la faiblesse ou à l'incapacité maternelle qu'il faut l'attribuer.
III
Il règne une singulière ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du vice; nous aimons à étaler, à exagérer nos défauts; puis nous faisons une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mêmes en nous répétant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un véritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert à rien.