Je suis loin d'approuver celle qui les abandonne du matin au soir à une institutrice, ou à un précepteur; les récréations, les promenades, les soirées, appartiennent à la famille, mais les leçons ont plutôt à gagner à être données par des étrangers; premièrement, aussi capables que soient les parents, ne s'étant pas consacrés à l'instruction, ils ne peuvent connaître les secrets du métier de professeur; devant les enfants, il ne faut jamais faillir, hésiter, ni se tromper. Ensuite, le professorat exige une certaine habitude. Il faut d'abord une grande patience, une précision, une certaine expérience de l'enfance et des méthodes. C'est pour ainsi dire une vocation demandant des aptitudes spéciales. Les utopistes, en voulant que la mère instruise ses filles, sont donc dans l'erreur. Sauf de rares cas, le résultat ne sera jamais aussi complet que lorsque la mère s'occupe beaucoup de l'instruction et surtout de l'éducation, mais se fait aider par d'habiles professeurs.
On comprend facilement, d'ailleurs, ainsi que le dit vulgairement le proverbe, qu'il y a plus dans deux têtes que dans une; quelle que soit l'initiative que le cœur maternel puisse avoir pour former le caractère de ses enfants et pour les élever, il peut ne pas trouver les arides combinaisons nécessaires à l'instruction. Ces deux genres sont très distincts. Ensuite il y a le prestige de l'autorité, de l'intimidation, de la sévérité. La mère sera là comme répétiteur; elle atténuera les fautes, elle encouragera dans les moments de faiblesse; elle achèvera, parfois, le devoir au risque d'encourir la colère du professeur, et c'est pourquoi la mère et l'instituteur ne peuvent être une seule et même personne.
Par suite de ces considérations, il est préférable de choisir une personne s'étant déjà occupée d'éducation et ayant fait à ce sujet des études entières et complètes. Une novice en cette matière, aussi instruite et capable qu'elle soit, ne vaudra jamais ceux ayant de l'expérience. J'ai eu occasion de vérifier de visu cette assertion.
On me donna, étant jeune fille, un professeur de littérature et un professeur de musique; le premier, homme très savant et très érudit, avait rempli de hauts emplois nécessitant beaucoup de savoir, mais n'avait jamais exercé le professorat; le second était excellent compositeur, grand artiste, mais dans le même cas que le premier, eu égard à ses nouvelles fonctions. Je perdais totalement mon temps avec eux, et on dut les changer. J'ai connu une illustre maîtresse de piano, donnant d'excellentes leçons, faisant d'habiles élèves, mais incapable d'exécuter un morceau par elle-même. Elle était supérieure dans sa façon d'enseigner. Pour être professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut encore savoir enseigner, et en outre savoir suivre le caractère de l'élève.
Il n'y a là ni manuel, ni traité qui puissent donner des règles, et dire: aujourd'hui telle leçon, demain telle autre. Il faut, avant tout, se conformer aux aptitudes des enfants, les aider, les encourager; parfois, forcer le côté faible. Ce qu'aucun livre n'apprendra non plus, c'est la patience, c'est la façon d'expliquer pour se faire comprendre des jeunes imaginations, c'est la manière de s'occuper de son élève, de prendre de l'autorité sur son esprit. Certains professeurs obtiennent souvent des mêmes enfants ce que d'autres n'ont jamais pu obtenir. Cela vient de la manière d'enseigner.
L'âge préféré pour une institutrice ou un précepteur est de vingt-six à trente-cinq ans. Plus jeunes, ils n'ont pu acquérir assez d'expérience; plus âgés, ils sont souvent aigris sur leur position, malades, fatigués, maniaques, etc. Il ne faut pas exiger qu'ils sachent tout, de crainte qu'ils ne sachent rien à fond. Or, il ne faut pas oublier que, pour enseigner, il est nécessaire de savoir dix fois plus que ce qu'on doit démontrer. Il est impossible qu'une jeune fille ayant passé ses trois examens à la Sorbonne ait pu trouver le temps d'étudier quatre ou cinq heures par jour, au moins, le piano, pour devenir une musicienne de première force, puis de consacrer des journées entières à la peinture, et en outre d'avoir pu s'exercer suffisamment dans les langues étrangères, avoir même fait les voyages nécessaires pour les connaître véritablement. C'est demander l'impossible. Une institutrice universelle peut commencer un enfant, mais bientôt des leçons spéciales sur chaque branche seront beaucoup plus fructueuses. L'institutrice restera comme répétitrice, si ce n'est pas la mère qui joue ce rôle.
Elle doit être choisie assez distinguée dans son extérieur, afin que son élève puisse la respecter et ne pas prendre de mauvais exemples; mais ses principes et ses mœurs doivent surtout être de la plus grande rigidité. La moindre coquetterie de sa part serait funeste à l'élève; un caractère léger, peu sérieux, n'est pas compatible non plus avec ces fonctions.
Ce n'est donc pas chose facile que le choix d'un professeur à admettre dans l'intimité de la famille. Lorsqu'on habite la ville, le mieux est qu'il soit externe, c'est-à-dire, arrive le matin et parte à l'heure du dîner. Et si la mère pouvait prendre sur ses autres occupations de se consacrer à son enfant depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, il serait encore mieux de se contenter des cours et des leçons spéciales. C'est aussi le cas des familles auxquelles leurs ressources ne permettent point de trop fortes dépenses.
Quant au choix d'une maison d'éducation, le choix est encore plus difficile. On veut l'air des champs pour les petits êtres qu'on se propose d'y enfermer, et on veut en même temps la proximité de la ville, pour que l'enfant puisse jouir des leçons spéciales qui, là aussi, sont indispensables. On cherche les soins maternels, l'instruction solide et l'éducation du monde, tout à la fois.
Il y a à Paris des maisons laïques et religieuses réunissant toutes ces diverses qualités.