Le mérite personnel seul, avéré et positif, peut remplacer la naissance; une instruction incomplète mais prétentieuse qui ne sert qu'à vous faire duper, ne suffit pas, même accompagnée de la fortune.

Il est des natures exceptionnelles,—on en voit des exemples assez fréquents en Angleterre,—qui savent, tout en restant dans leur sphère, s'élever par leurs aptitudes et leurs sentiments. Le type du gentilhomme campagnard, cultivant ses terres, aimant et goûtant les beaux-arts, s'instruisant tous les jours par les lectures sérieuses, à la piste de nouvelle découvertes pour perfectionner les instruments servant à l'agriculture, mais ne cherchant pas à aller briller à la ville ni à faire partie de la Chambre des lords, est digne d'être cité. Le négociant, qui dépense généreusement sa fortune à se former une galerie des chefs-d'œuvre de nos peintres contemporains, qui fonde des prix et des pensions de retraite pour les artistes, qui possède des collections à faire pâlir d'envie des bibliophiles, mais qui passe une partie de sa journée derrière le guichet de sa caisse, sans jamais songer à toucher lui-même le crayon ou l'archet, et sans avoir la moindre prétention à envoyer sa prose pour prendre place dans les colonnes d'un journal politique, voilà un bel exemple à suivre.

Donnons donc à nos enfants une profession quelconque, serait-ce celle de sabotier, mais que ce soit une profession pratique, un métier dont ils puissent se servir en toute occasion; un jour ou l'autre, ils nous en sauront gré.

CHAPITRE X

SUR LE CHOIX DES MOYENS D'INSTRUCTION.

Dès qu'un jeune ménage voit poindre l'espoir d'avoir à élever une petite famille, la question des moyens d'éducation ou plutôt d'instruction à employer est débattue et mise à l'étude. La mère penche pour garder ses enfants auprès d'elle, le père craint la faiblesse du cœur maternel et veut les éloigner. La plupart du temps ces beaux projets et ces grandes décisions sont changées lorsque arrive le moment de commencer à instruire l'enfant. Chacun prône son dieu; les uns affirment, non sans raison, que l'instruction en commun est nécessaire au développement du caractère; d'autres vantent l'avantage de l'éducation en famille, et ils n'ont pas tort; une bonne éducation eh commun est excellente, mais comme il est très difficile de l'avoir bonne, celle de la famille est alors de beaucoup supérieure. Je pense qu'on doit essayer de réunir les deux, et cela n'offre pas autant de difficultés qu'il le paraît au premier abord. Le garçon sera gardé à la maison jusqu'à l'âge de dix ans, mais envoyé comme demi-interne au collège; de cette façon il bénéficiera des deux avantages. Plus tard, il est indispensable, pour qu'il apprenne à être homme, de le mettre absolument hors de la maison paternelle, sans l'en éloigner totalement cependant, quoique cela puisse paraître un contresens, tellement la nuance est délicate.

La petite fille a moins besoin de s'habituer à se passer des siens, mais il est bon aussi qu'elle soit initiée à la vie commune; on lui fera suivre les cours, ou bien on la placera, de neuf à douze ans, dans une bonne maison d'éducation. Après cet âge, elle ne doit plus quitter sa mère, et les cours qu'on pourra lui faire suivre suffiront parfaitement.

On peut aussi procurer à son enfant les avantages de l'éducation en commun en réunissant chez soi quelques enfants de ses amis. Je connais une famille très estimable et jouissant d'une jolie aisance, où se trouvent une fille de dix-huit ans et un petit garçon de dix ans. Les parents ont pris chez eux le fils d'un de leurs amis, qui est du même âge que le leur, et on leur amène chaque jour un autre enfant du voisinage. Ils reçoivent tous les trois les mêmes leçons, travaillent et prennent leurs récréations ensemble. En outre, la jeune fille est chargée des fonctions de répétiteur et de surveillante, ce qui lui permet de compléter ses études et l'oblige à occuper son temps d'une manière utile. Elle prend, en assistant aux leçons, quelques notions de langues mortes et des sciences positives; cette éducation par la sœur aînée présente, ainsi que je viens de le dire, plusieurs avantages, dont les principaux sont l'initiation de la jeune fille aux devoirs de mère de famille et un but sérieux à ses travaux de chaque jour.

Il est évident qu'il est fastidieux de travailler sans but; c'est un peu là le malheur des jeunes filles en général et ce qui les entraîne vers les futilités et le monde. On étudie lorsqu'on est enfant afin de ne pas être ignorant plus tard. Les jeunes gens poursuivent une carrière dans leurs études. Mais la jeune fille de dix-huit à vingt ans, dont l'instruction est tout à fait suffisante pour une femme, à qui même il est interdit d'en acquérir davantage, de franchir des échelons plus élevés sans prendre rang parmi les bas-bleus et la femme savante, quel but, quel encouragement a-t-elle? Elle étudie son piano pour briller en société; elle peint si elle veut devenir une artiste; autrement, tout ce qu'elle fait n'est guère qu'en vue de passer son temps, en attendant… quoi? qu'elle se marie ou que sa vie s'écoule peu à peu. On se fatigue vite de travailler et même de vivre en vue d'un espoir chimérique; combien plus grand est l'encouragement, lorsque le but est là tout près, et qu'on voit le résultat chaque jour!

Mais la décision sur la façon d'instruire un enfant étant prise, on n'est pas encore délivré de tout embarras; il faut choisir des professeurs ou une maison d'éducation. Dans le premier cas, une mère, ayant surtout plusieurs enfants, ne peut, quel que soit son dévouement et sa bonne volonté, les instruire elle-même. La direction d'une maison dans tous ses détails, la surveillance de sa famille, de ses domestiques et forcément ses devoirs d'épouse, ne peuvent laisser à une femme le temps de s'occuper sérieusement de l'instruction de ses enfants.