On peut juger facilement de toutes les dissensions qui devaient exister entre le père et le fils, lesquelles, depuis l'adolescence de celui-ci, ne faisaient que s'aggraver; le père redoublant de sévérité, le fils finissant par se réjouir de la perspective de liberté que lui montrait pour un temps peu éloigné l'âge avancé de l'auteur de ses jours.

Ce triste événement arriva plus tôt qu'on ne s'y attendait; mis en possession de la part d'héritage qui lui revenait, il n'eut rien de plus pressé que d'avoir des habits venant du tailleur en renom et de mener cette vie dispendieuse dont il avait été tenu si éloigné. De regrets, il ne pouvait en avoir. Il ne connaissait pas la valeur de l'argent, précisément parce qu'en ne lui en laissant jamais, il n'avait pas pu apprendre à la connaître. Son père avait toujours paru regarder cent francs une si grosse somme qu'il crut qu'un billet de mille francs devait être éternel; bientôt les dettes et la ruine s'amoncelèrent autour de lui.

Il est évident que c'est la valeur de l'argent qu'il faut apprendre à un enfant, et non l'économie, pas plus que la prodigalité. Car celui qui n'a pas conscience de cette valeur versera aussi bien sa bourse pour une superfluité, qu'il la fermera devant un besoin réel.

Mais je m'aperçois que je me suis un peu éloignée du sujet primitif de ma causerie.

Parfois, une décision prise trop tôt au sujet de la carrière d'un enfant peut étouffer une vocation véritable, un talent réel; il est difficile de reconnaître les véritables vocations, et il arrive souvent qu'on sacrifie un avenir sérieux à une chimère purement fantaisiste.

Un enfant saisit-il par hasard quelques notes d'une chansonnette, montre-t-il quelque sensibilité à la musique: aussitôt on déclare qu'il a des millions dans le gosier. Déclame-t-il gentiment une petite fable, nul doute qu'il ne puisse devenir un Talma, et s'il barbouille quelques bonshommes, il est clair qu'il possédera le talent de Rubens. Il s'ensuit souvent des discussions entre les membres de la famille, discussions qui toujours, plus ou moins comprises du petit héros, produisent sur lui l'effet le plus pernicieux. Ne cède-t-on pas, il se croit incompris, ne se met qu'avec dégoût au travail qu'on lui impose, et ne produit généralement qu'un fruit sec. Donne-t-on, au contraire, libre cours à cette prétendue vocation, le premier enthousiasme s'évanouit bientôt et il ne reste rien. On s'aperçoit trop tard de l'erreur dans laquelle on est tombé.

Le premier point à considérer pour décider de la direction à donner à l'éducation d'un enfant, est qu'elle puisse lui servir en mettant au pis les circonstances de sa vie. L'élever dans l'espoir qu'il jouira de la fortune, lors même qu'on en possède au moment où l'on prend cette décision, est un leurre; l'élever dans la conviction qu'il saura s'en faire une, conduira au même résultat.

Si l'on est dans une position médiocre ou inférieure, on doit éviter, n'importe à quel sexe il appartienne, de lui donner une éducation tendant à l'exciter à sortir de sa sphère, ce qui n'arriverait qu'à en faire un déclassé. C'est un but pratique et non chimérique qu'il faut poursuivre avant tout; les circonstances suppléeront au reste.

L'ambition de chacun dans sa sphère: voilà ce qu'il faut inspirer, sans chercher à ouvrir des horizons plus larges avant que le caractère ait assez de poids pour savoir en faire une juste appréciation. Ceci est plus spécial à l'instruction qu'à l'éducation.

Bien des pères veulent élever leurs fils au-dessus de leur niveau à eux; ils croient les rendre plus heureux en leur donnant les moyens de pénétrer dans un monde qui n'a pas été le leur. Ils n'arrivent qu'à se faire mépriser de leurs enfants, et à les exposer aux railleries de ceux qui se croient leurs supérieurs.