S'il n'est pas bon, s'il n'est pas possible même, dans l'éducation des enfants, de suivre un système relativement à leurs caractères, puisqu'il faut nécessairement modifier les moyens à employer selon ces caractères mêmes, il n'en est pas de même de la direction à donner à l'éducation concernant leur avenir et leur position sociale. Le choix d'une carrière, pour un garçon, est une affaire sérieuse; pour une fille, on voudrait bien qu'elle n'eût que celle de mère de famille, qui est sans contredit celle qui lui revient de droit.
Il est excessivement difficile, et presque impossible, de prévoir, dès son jeune âge, quelle carrière l'enfant embrassera; on fait des projets, on a une préférence, et la plupart du temps, lorsque l'âge est arrivé, les circonstances sont changées, la roue de la fortune a tourné; toutes les précautions, les préparations, les plans se trouvent déjoués et sont devenus inutiles.
Ensuite, tel enfant qui semble turbulent, impétueux, et qu'on destinera, sur cet échantillon de son caractère, à l'état militaire, peut se modifier, sa santé devenir faible et ne plus le rendre apte au métier des armes. Tel autre qu'on voudra consacrer aux sciences ne sera doué que d'une intelligence médiocre, et toute étude trop soutenue menacera d'altérer sa santé.
Il est certain, cependant, qu'on peut disposer un enfant à la carrière que l'on désire en s'y prenant de bonne heure. On développera en lui certaines facultés, on restreindra les autres.
Pour arriver à ce but, il est indispensable, ainsi que dans toute éducation, de s'occuper d'élever ses enfants; il ne suffit pas de les faire instruire. Les malheureuses théories sur la liberté individuelle qu'on met tant en avant, portent beaucoup maintenant à respecter la soi-disant liberté de l'enfant! Pauvre petit être! mais si on lui laissait ainsi sa liberté physique et matérielle, il se tuerait bientôt, n'est-il pas vrai? puisqu'il serait sans expérience pour se prémunir du danger. De même il se tue au moral, si on le laisse libre. Il ne suffit pas de le guider, il faut vouloir pour lui.
Si on laisse germer les défauts, comment l'en accuser?
Il est vrai qu'il faut les étouffer, ces défauts, d'une certaine façon; c'est là que gît la science de l'éducation. La répression demande à être faite de telle ou telle manière, suivant la nature de l'enfant, et suivant la nature du défaut à réprimer.
Comment se fait-il que les pères avares ont presque toujours des fils prodigues? Parce qu'ils ne procèdent pas par le raisonnement, par la persuasion. Ils laissent grandir l'enfant sans lui inculquer les lois de l'économie; ils se bornent à le sevrer de toute jouissance, sans lui donner aucune compensation.
Ensuite, le prestige de l'autorité tombe, lorsque celui qui l'exerce ne sait pas se faire estimer et respecter en tous points. Pour conserver du pouvoir sur un enfant, il faut rester pour lui sur les hauteurs de la perfection. Il ne faut pas qu'un fils puisse accuser son père d'injustice, d'avidité dans le gain, d'égoïsme, etc. C'est pourquoi le père économe et rangé aura un fils économe à son tour, et le père avare aura un fils prodigue.
Dans une famille de mes connaissances, il se trouvait un jeune homme de vingt ans que son père obligeait de s'habiller avec la plus stricte simplicité, ou, pour mieux dire, presque avec pauvreté, quoiqu'il eût une fort belle fortune. Le pauvre enfant, d'un caractère un peu orgueilleux, préférait souvent ne pas aller dans un endroit public que s'y montrer ainsi vêtu; et lorsque son père le forçait à aller dans le monde, comme il ne s'y rendait qu'à contre-cœur, il y était gauche, timoré, morose. Rien ne donne de l'aisance et de l'aplomb comme de se sentir au niveau des gens qui vous entourent.