Mais, depuis qu'on est plus instruit, en est-on meilleur? Je crains qu'il faille, malheureusement, répondre non. Pourquoi? C'est qu'on semble avoir pour objet de remplir la tête et d'isoler le cœur; l'intelligence absorbe l'âme, et de cet état de choses il ne faut attendre que des désastres.
«De la culture de l'esprit des femmes, a dit Shéridan, dépend la sagesse des hommes; » c'est pourquoi cette instruction des femmes mérite de nous préoccuper à un si haut degré.
L'instruction pour les deux sexes, dans quelque position qu'on soit, n'est jamais trop grande, mais c'est à la condition d'être bien dirigée.
Il semble, et on affirme, que plus on sait, plus on s'aperçoit de la profondeur de son ignorance. La jeune fille qui sort de pension à dix-huit ans s'écrie: «Je n'ai plus rien à apprendre, je sais tout; n'ai-je pas remporté tous les premiers prix?» Le savant de soixante-quinze ans, sur le bord de la tombe, après avoir travaillé toute sa vie, se dit: «Que de choses j'ignore encore! une nouvelle vie devant moi pour apprendre suffirait à peine.»
Mais, pour arriver à confesser cette grande vérité, il faut avoir pu acquérir cette profonde instruction qui la découvre à nos yeux, et que la médiocrité couvre d'un voile; tout le monde n'est pas dans la position matérielle aussi bien que morale d'y arriver; c'est donc à ceux qui savent qu'il appartient de dispenser cette richesse morale à chacun selon sa position, son degré d'intelligence et l'existence à laquelle il est destiné. C'est une erreur trop répandue de croire que cette demi-instruction qu'on reçoit au pensionnat nivelle et aplanisse tous les chemins; qu'elle donne accès dans les salons de l'aristocratie, et remplit la bourse au besoin. Ce demi-savoir ne fait, au contraire, que déclasser ceux qui l'ont acquis, les placer dans une fausse position et les mettre hors d'état d'en acquérir une meilleure.
Il est impossible que l'instruction soit la même pour tous; il est des portes qu'il vaut mieux ne jamais voir ouvertes, lorsqu'on ne doit pas les franchir; il est des horizons tellement grands que certains esprits ne peuvent les embrasser. L'égalité n'est pas plus possible en instruction qu'en fortune. Le jour où l'ouvrière jouera du piano et ira aux cours de la Sorbonne, elle rougira d'avoir les mains rouges et ne travaillera plus le soir. Or, les mains rouges et le travail du soir, c'est la vertu de l'ouvrière. Le jour où la femme du commerçant, croyant que l'instruction nivelle tout, voudra aller chanter dans le salon de la duchesse, ou causer chez le savant de l'Académie, elle négligera les livres de compte de son mari et recevra mal les clients.
Envisagée d'une façon générale, la femme n'a pas besoin d'une grande érudition; notre sexe possède une intelligence bien plus vive et plus perçante que celle de l'homme, elle sait s'approprier merveilleusement et tirer parti des moindres choses; il suffit de nous ouvrir quelques aperçus pour que, plus tard, au besoin, nous puissions acquérir ce qui pourra nous manquer; ce qu'on doit s'efforcer de nous donner, à cause précisément de nos aptitudes à tout saisir avec ardeur, c'est le contentement de notre position et la modération de nos désirs ambitieux. Ceux qui nous dirigent doivent mettre à profit nos dispositions pour nous faire approfondir une branche quelconque, qui ne soit pas seulement une futilité, mais qui puisse nous offrir un gagne-pain en cas de besoin.
Ce qui donne le plus de poids à un caractère, c'est de se savoir capable de quelque chose, c'est de sentir qu'il peut se passer des autres.
Si une instruction différente dans les détails doit être attribuée à chaque classe, il est cependant possible de la résumer dans son ensemble: la femme de tout rang, celle qui vient au monde dans une chaumière aussi bien que celle qui naît dans un palais, outre des principes inébranlables de vertu et de religion, doit apprendre, avec les notions plus ou moins élémentaires des sciences et des arts, à travailler à l'aiguille, à faire le ménage et la cuisine, et avoir une profession en rapport avec ses habitudes.
J'ai connu un père de famille qui possédait une très belle, sinon une grande fortune; sa femme savait ordonner à ses domestiques, mais non exécuter ni commander, car pour bien commander quelque chose, il faut savoir le faire par soi-même, au besoin, pouvoir le démontrer et se faire voir à l'œuvre. Comment une pauvre paysanne saura-t-elle épousseter et soigner de beaux meubles, si personne ne le lui apprend? A la campagne surtout on est exposé à avoir des serviteurs qui ne connaissent pas bien le service; comment les reprendre, si l'on ne sait pas soi-même d'où vient le mal? Chez M. B. (la famille vivait alors à Paris), à un dîner de cérémonie, le cordon-bleu, servit un jour une volaille rôtie qui n'avait pas été vidée. Mme B. n'y connaissait rien; elle témoignait sans cesse d'une ignorance terrible, indiquant à sa cuisinière des moyens ridicules d'accommoder certains plats, lui adressant des reproches hors de propos, etc. Des incidents de ce genre amenaient souvent des discussions entre elle et son mari, quoique sous tous les rapports, ils fissent très bon ménage. Ayant, plus tard, acheté une magnifique propriété à une vingtaine de lieues de Paris, ils se trouvèrent parfois, par suite de divers incidents, sans cuisinière; et Mme B. était dans l'impossibilité d'y suppléer, même par conseils à sa femme de chambre. Ce n'était pas sa faute, mais celle de son éducation.