Elle reconnaissait ses torts, seulement elle était trop âgée pour y remédier, car ce n'est pas lorsque les maladies et les soucis de la vie et de la famille sont arrivés qu'on peut changer ses habitudes et s'assujettir à des occupations qu'on n'a jamais pratiquées. Elle était parfaitement d'accord avec son mari pour élever sa fille autrement qu'elle ne l'avait été elle-même: le père voulut, dès que l'enfant eut fait sa première communion, qu'elle s'occupât de la maison, travaillant avec les domestiques dans la mesure de ses forces, et voyant ainsi par elle-même les améliorations qu'il serait bon d'introduire; on fit venir un cuisinier pour lui donner des leçons: «Je veux que ma fille, disait M. B., puisse faire une omelette à son mari, et quelques plats recherchés, s'il est malade, et préfère que la main blanche de sa femme les apprête; puis encore qu'elle sache commander ses domestiques et les enseigner.»
Il y des pensions en Belgique et en Allemagne, je crois même qu'on le fait dans quelques couvents de France, où, tour à tour, par semaine, les élèves passent à la lingerie, à la buanderie, à la cuisine, à l'infirmerie. Voilà la vraie instruction des femmes dans toutes les conditions, je le répète, avec quelques éléments d'érudition et une occupation principale pouvant leur être d'une utilité sérieuse.
Telle est, en résumé, l'instruction que doit recevoir notre sexe en général: le sujet est si grave que, pour l'approfondir, il faudrait y consacrer, non un chapitre détaché, mais un volume entier; néanmoins on peut essayer de donner un exposé succinct de l'instruction particulière inspirée par le bon sens et l'expérience, pour les filles, depuis celle de l'ouvrier jusqu'à celle du duc.
Ayant établi que l'instruction de toute femme, à quelque degré de l'échelle sociale qu'elle appartienne, doit se composer d'un peu d'érudition, des soins du ménage, et d'une profession lui permettant de gagner sa vie au besoin, il reste à définir les limites auxquelles ces différentes parties doivent s'arrêter, suivant les positions de fortune de chacune.
Nous nous occuperons, d'abord, de la classe moyenne, comme étant la plus nombreuse, et à laquelle il est laissé assez de loisir pour cultiver son esprit, tout en s'occupant d'économie domestique.
En quoi fait-on consister généralement ce qu'on appelle une belle éducation pour une jeune fille appartenant à la bourgeoisie?
On lui apprend comme principes solides de bonne conduite et de vertu, à assister machinalement, le dimanche, aux offices religieux, en toilette tapageuse, et à s'incliner imperceptiblement devant les jeunes gens de sa connaissance; puis on lui enseigne à se faire obéir et servir des domestiques, sous le prétexte de gouverner sa maison; et aussi à contraindre son caractère en société, afin de paraître une femme du monde.
Quand elle a appris, à la pension, un peu d'anglais, quelques morceaux de piano très bruyants, voire même des notions de dessin, et les petits ouvrages de main en vogue, on se déclare hautement satisfait, ne paraissant pas se douter que la femme pendant son séjour sur cette terre, ait un autre rôle à remplir que celui de briller et régner, et que les épreuves peuvent lui être prodiguées.
Hélas! chaque année a son hiver, chaque existence sa saison de tristesse; nous autres, parents, ne sommes-nous pas payés pour ne pas l'oublier?
Cette éducation ressemble beaucoup à celle que reçoit la jeune fille riche. On pousse celle-ci quelquefois un peu plus du côté des arts d'agrément; comme principes, on lui inculque, sûrement, une plus forte dose de vanité d'elle-même et de mépris pour son prochain. En gravissant le marchepied de sa calèche à huit ressorts, la petite personne est bien prête à se croire très supérieure à l'espèce humaine qui végète autour d'elle. Cette instruction ne présente que des surfaces polies et glissantes à celle qu'on a placée au sommet; rien n'est là pour lui permettre de se raccrocher; fatalement elle doit tomber dans le gouffre du vide qui l'entoure.