Il est vrai qu'on se trouve pris souvent entre deux dilemmes: entre la femme savante qui se masculinise et devient pédante, ridicule, veut dominer le sexe fort, et la femme ignorante qui est sotte, frivole, et incapable d'être une société et une compagne pour son mari, un guide pour ses enfants, un soutien pour elle-même.

Mais entre ces deux exagérations n'est-il donc pas un juste milieu? Par une instruction sérieuse, la femme ne peut-elle être initiée aux études des hommes, de façon à les comprendre et à pouvoir les écouter avec plaisir? Ne peut-elle surtout être apprise à savoir supporter l'adversité et à aider les siens à la supporter?

Ce n'est pas vers les sciences abstraites qu'il faut diriger les têtes, déjà si exaltées naturellement et si impressionnables, du sexe féminin. La femme doit être instruite, mais non savante. «L'érudition donne, même à la femme la plus aimable, une teinte apparente, parfois réelle, de philosophie hommasse qui éloigne d'elle,» a dit je ne sais quel grand moraliste.

En l'entraînant dans la politique, dans les controverses religieuses, dans le baccalauréat, comme quelques-uns veulent le faire, suivant de rares exemples d'outre-mer, c'est l'enlever à son ménage; c'est la masculiniser. Il ne faut pas confondre ces différentes directions avec la profession que je demande qu'on lui donne. Celle-ci la laisse toute à ses devoirs féminins. Elle lui est un point d'appui sur le terrain glissant de l'oisiveté dont je parlais tout à l'heure. Elle la protège et lui offre un crampon, non seulement dans ces heures où la monotonie et la régularité de sa vie la livrent à l'ennui, mais encore au jour, qui arrive tôt ou tard presque dans chaque existence, où la roue de la fortune s'éloigne de sa route.

La femme qui semble appelée à vivre dans une sphère très élevée doit, plus que toute autre, recevoir une instruction excessivement profonde; à celle-là même, on pourra permettre d'être savante, car c'est elle surtout qu'il faut préserver de cette oisiveté qui la jetterait dans la frivolité et la nullité la plus complète. Puisqu'on ne peut la stimuler en la faisant travailler pour vivre, il faut la faire travailler, si ce n'est pour son prochain, au moins pour la gloire; à tout prix il faut lui imposer une tâche, un but, lui montrer quelque chose de plus sérieux dans la vie que s'habiller, faire des visites et en rendre. A tout prix, il faut remplir le vide que laisseraient tous ses désirs satisfaits et le bien-être matériel, autour de son imagination et de son cœur; vide qui ne tarderait pas à être rempli par des caprices malsains, des énervements sans motifs, des rêves exaltés, finissant par conduire au mal ou au spleen.

A la fille de l'ouvrier, de l'artisan, du petit commerçant même, rien n'est plus funeste qu'une grande instruction, restant fatalement incomplète, laquelle est juste suffisante à lui ouvrir les yeux sur des fleurs aux corolles magiques, sans lui donner la perspicacité de percer jusqu'au précipice qu'elles recouvrent. L'instruction, comme tous les biens, veut n'être dispensée qu'avec sobriété, prudence, presque parcimonie et discernement.

Un homme doué d'une intelligence supérieure, de talents extraordinaires, peut, on a vu des exemples, s'élever au premier rang; une femme jamais! ou à de si rares exceptions qu'elles ne sont là que pour confirmer la règle; encore a-t-elle dû pour cela abandonner les privilèges de son sexe. La femme ne peut changer de position que par le mariage. Là est un grand écueil pour les jeunes imaginations.

Imbues de cette idée, les jeunes filles croient avoir le droit, ou veulent, par leur instruction, l'acquérir, de trouver ce prince des contes de fées, qui les sortira de leur position. L'ouvrière aspire après un monsieur; la bourgeoise, après un gentilhomme, et ainsi de suite.

En attendant ce bienheureux libérateur, on se pose en femme incomprise, on méprise ceux qui vous entourent, se croyant appelée à une destinée bien supérieure; en un mot, on est malheureuse dans sa position. On se trouve déclassée. Il m'a été donné de voir cependant, je le constate avec plaisir, au milieu de cette fièvre d'ambition qui est éclose dans les cerveaux féminins d'abord, comme de juste, pour pénétrer ensuite dans ceux des hommes, de même que notre mère Ève a mangé du fruit défendu avant Adam, quelques caractères qu'elle n'avait point atteints.

J'ai vu des commerçants, donnant par extraordinaire à leurs filles une instruction commerciale, dont les beaux-arts n'étaient pas absolument exclus, mais qui ne les enlevait pas à leur milieu; dès leur enfance, elles étaient nourries de l'idée qu'elles épouseraient un négociant comme leur père, qu'elles l'aideraient dans son bureau, qu'elles contribueraient à la prospérité de la famille, etc.