Pourquoi, ce qu'on apprend à la fille, ne pas l'apprendre au garçon, qui doit devenir son compagnon plus tard? Quelle jouissance, s'ils sont tous deux musiciens, le mari et la femme goûteront ensemble! Ce sera une puissante raison qui le retiendra à la maison, que la plupart du temps il quitte parce qu'il ne sait qu'y faire. C'est une similitude de goûts qui les rapprochera (il n'en existe jamais trop), qui leur rendra courts et agréables les moments qu'ils ont à passer ensemble; d'un autre côté, combien de jeunes femmes vont chercher au dehors un auditoire qu'elles ne trouvent pas dans leurs maris! Et encore, quels compagnons pour la solitude, quelle consolation pour les moments de découragement, existent dans Mozart et ses émules.
Tout homme insensible à la musique n'est homme qu'à demi; la musique est la langue des dieux, elle est un bienfait du ciel dont elle est descendue. Mais, pour la goûter, il est à peu près indispensable d'être musicien soi-même. Quelques parents objecteront que les jeunes gens sont obligés, dans les lycées, de sacrifier leurs heures de récréation à cette étude, et que cela peut nuire à leur santé!
Et comment fait-on dans les autres pays? car, il faut bien l'avouer, l'éducation masculine sous le rapport des arts d'agrément est singulièrement négligée en France; cependant, les études de philosophie et de sciences ne sont pas inférieures aux nôtres à l'étranger, et les hommes n'en sont pas moins forts et robustes, adroits à la gymnastique et à tous les exercices du corps qui ont développé leurs facultés physiques, sans avoir exigé qu'on négligeât le développement de leurs facultés morales.
Il ne peut pas être donné à tous d'acquérir un grand talent musical; il faut d'ailleurs, pour cela, une disposition particulière; pourvu qu'ils en sachent assez pour cultiver leur voix s'ils en ont, et pour jouer une valse ou un accompagnement, ce sera suffisant pour avoir quelque influence sur leurs mœurs et leurs idées.
A une certaine époque de ses études scolaires, le jeune garçon sera obligé d'abandonner momentanément cet art, du moins en partie; mais le connaissant déjà, il y reviendra après, avec d'autant plus de délices. Dans l'enfance, le petit garçon se prête volontiers, comme tous les enfants, à apprendre la musique. Il appartient alors à la mère de lui en inculquer, lorsqu'il est encore tout jeune, le goût et les principes élémentaires. C'est un précieux fondement que vous jetez pour plus tard. Avant que le latin et le grec viennent s'emparer de lui, faites commencer le violon à votre enfant, si vous lui voyez les moindres dispositions. Si vous ne lui en voyez pas, tâchez de les lui faire naître, de les développer, par tous les moyens possibles; qu'il apprenne, surtout, à en faire un délassement, et point un travail. Autrement; lorsqu'il entrerait au collège, la force de l'âge, les heures sédentaires que réclament les études, le poussant aux exercices turbulents, s'il fallait qu'il commençât la musique, l'y feraient renoncer ou la prendre en dégoût. La connaissant déjà, il ne se refusera pas à la continuer. Dès l'âge de dix-huit ans, parfois plus tôt, le jeune homme s'aperçoit de tout le plaisir qu'il peut en retirer et il ne regrette plus le temps qu'il y a passé, ni les récréations qu'il y a sacrifiées. Il n'y a pas d'exemple d'un jeune homme de cet âge qui ne soit satisfait d'être musicien, ou qui ne regrette de ne pas l'être. Avec les années, cette satisfaction ne fait que s'accroître, ou ces regrets ne deviennent que plus amers; j'en ai été témoin, maintes fois, chères lectrices, et c'est par expérience que je vous parle.
Parfois, des personnes qui, soit par la négligence de leurs parents, soit par nonchalance ou inaptitude totale de leur part, ne possèdent pas telles ou telles connaissances, ont le mauvais goût, comme fiche de consolation, d'en faire fi, de les dédaigner, devant ceux mêmes qui ont le bonheur de les posséder. «A quoi bon jouer du piano ou du violon, savoir la musique! on en fera toujours bien assez sans moi! disent-ils; les soucis de la vie vous forcent souvent à abandonner ça! A quoi bon apprendre les langues étrangères? dans tous pays, on trouve des gens qui parlent le français!»
Pauvres gens! l'ignorance, la fatuité et la jalousie les font parler ainsi, et ils en sont les premières victimes; ils ne s'aperçoivent pas qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des gens sensés! Alors même que cela ne leur serait d'aucune utilité, le fait seul d'acquérir une amélioration quelconque est un devoir pour nous. Autant vaudrait-il qu'ils dissent: «A quoi bon distinguer, le ciel des ténèbres, penser et aimer, avoir un cœur, une intelligence, on peut remplacer tout cela… avec de l'argent peut-être?» Ne nous laissons pas influencer par des raisonnements aussi absurdes, provenant d'esprits bornés et envieux; contentons-nous de leur répondre:
«Vous parlez ainsi, mes bons amis, parce que vous êtes comme le renard de la fable de Lafontaine, qui, regardant les raisins qu'il ne pouvait atteindre, disait qu'il les trouvait trop verts. Les raisins sont trop verts pour vous, voilà tout!»
II
Les langues étrangères.