I
Le monde de province.
Mon mari vient d'obtenir d'être nommé directeur d'une mine importante, dont la société a son siège à Paris; nous allons donc quitter notre tranquille appartement de l'avenue de Neuilly où nous jouissions du voisinage de la grande ville et des libertés qu'elle donne, en même temps que de l'air de la campagne et aussi des libertés de celle-ci! Ici, comme à Paris, on connaît à peine ses voisins; on va, on vient, sans se préoccuper de personne! Il paraît que D. où nous allons est une ville charmante; il y a de belles promenades, de l'animation, une garnison très forte… «Il faudra tenir nos filles!» a dit mon mari. Une préfecture… il y aura des bals! qui sait? Notre aînée, Berthe, est jolie… elle trouvera là plus facilement à se marier que dans ce grand Paris où l'on vit si isolé! C'est l'indépendance, dit-on; j'en conviens, mais c'est aussi l'isolement!»
Ainsi pensais-je et écrivais-je sur mes tablettes, il y a un an à peine, et aujourd'hui que je connais la vie à D., qu'est-ce que j'y ai trouvé? mes espérances de mère se sont-elles réalisées? Par quel moyen suis-je arrivée à les réaliser?
Arrivant dans une ville où l'on ne connaît personne, il n'est pas facile d'établir des relations. Mon mari, excessivement occupé de son installation, était aux mines du matin au soir. Mes filles, impatientes de voir et de se faire voir, me tourmentaient, et nous allâmes, le premier dimanche, entendre la musique sur le Cours. Quelle foule! On nous regardait avec une certaine curiosité, car nous étions nouvelles et nous n'étions connues de personne! Aussi je ne pourrais pas affirmer que cette curiosité fût tout à fait bienveillante. Les femmes paraissant appartenir à la haute société de la ville nous jetaient à la dérobée des regards dédaigneux et scrutateurs, comme si nous étions des bêtes dangereuses (mes filles peut-être leur semblaient à craindre, avec leur expression spirituelle, simple, naturelle à la fois, que donne la vie de Paris); les bourgeoises et les commerçants ne se gênaient pas pour nous examiner. Les hommes paraissaient plus discrets et plus bienveillants en même temps; des jeunes filles jolies, bien mises, l'air point sottes, attirent toujours la sympathie du sexe masculin, ce qui leur vaut, immédiatement la haine de l'autre sexe. Il est vraiment périlleux d'être d'une supériorité trop écrasante, et je crois préférable pour une femme de rester un peu dans l'ombre que de faire pâlir tout autour d'elle par son éclat.
Il n'en est pas moins vrai que, le premier moment de curiosité passé, nous allions avoir l'air, si nous restions sans société, de gens mis en quarantaine. Or, les connaissances qui s'offraient à nous nous auraient placés dans un milieu d'où plus tard nous n'aurions jamais pu sortir.
Il faut avoir bien soin, en province, de ne pas se déclasser et de se mettre de prime abord à la place que l'on veut tenir.
A Paris on peut fréquenter un peu de tous les mondes; sans appartenir à l'aristocratie, on a parmi ses relations bon nombre de familles titrées qui ne vous dédaignent pas; on les reçoit en même temps que des négociants, toujours très estimés; on mélange les opinions politiques et religieuses. Chacun s'enquiert peu, dans un salon, de ce que peut être son voisin. C'est le cas de le dire, «le pavillon couvre la marchandise»; du moment qu'on se rencontre sous le toit d'un ami commun, c'est qu'on se vaut. D'ailleurs, on ne se retrouve guère autre part, et il n'y a pas de conséquence à craindre de s'être rencontrés.
Ainsi que me l'expliquèrent le docteur en renom que j'appelai sous le plus petit prétexte et afin de faire une connaissance, et aussi le curé de la paroisse à qui j'allai faire une visite de nouvelle paroissienne, dans cette petite ville de D., de même que dans la plupart des villes de province, il y a quatre ou cinq sociétés parfaitement distinctes qui ne se fréquentent jamais l'une l'autre: celle des commerçants; celle de la noblesse, qui est cléricale et légitimiste, qui se croirait déshonorée de mettre le pied à la préfecture, et ne sort guère de ses hôtels que pour aller à l'église; la bourgeoisie, composée de la magistrature et du haut négoce, et le monde officiel. Malheureusement, chacune de ces sociétés se subdivise en deux ou trois partis politiques ou religieux. Il y a les légitimistes, qui sont admis à cause de leurs opinions dans les salons de la noblesse; les partisans du gouvernement actuel, qui composent plus essentiellement le monde officiel; les républicains; puis les protestants qui forment à part un clan rigide et puritain, et encore les israélites, société riche, brillante et gaie… J'en oublie, bien sûr!
Mon mari est républicain libéral;… mais ce serait nous fermer bien des portes que d'embrasser trop chaudement ce parti;… quand on a des filles à marier, est-il permis d'avoir une opinion politique? La majorité serait contre nous. Le parti dit de l'opposition donne bien un bal par cotisation chaque hiver, mais ce ne sont pas là les réceptions nécessaires pour trouver un mari!