Aussi, c'est précisément à cet âge si intéressant où la petite personne devient fillette, que la mère doit quitter le moins son enfant. C'est alors que les impressions sont les plus fortes, d'autant plus qu'elle croit savoir et ne sait rien.
La tâche devient aussi plus difficile, parce que l'enfant veut déjà essayer son jugement, et, l'expérience ainsi que la science lui manquant, elle est entraînée à juger à faux. C'est une grande victoire de lui enseigner à se défier de son propre jugement et de lui laisser apercevoir l'étendue de son ignorance.
Les liaisons, les fréquentations sont d'une haute importance à cette époque de la vie. Elles s'emparent de nous avec une intensité telle, qu'elles sont la source souvent de bien des entraînements et de bien des malheurs. Essayer d'y soustraire la jeunesse est presque impossible sans froisser son cœur. Seulement, la vigilance doit redoubler. Il faut surtout éviter d'exiger de brusques ruptures, qui font tourner en intrigues un simple engouement qui serait tombé de lui-même. Le meilleur moyen, l'unique, pour garantir la jeunesse de toute influence, est de l'occuper, de la fatiguer, physiquement et moralement; lui donner le moyen de dépenser amplement l'exubérance de forces que lui donne son âge, et qui, concentrée, ne manquerait pas de se déverser d'un autre côté.
Les jeunes filles s'éprennent les unes pour les autres de vives amitiés; elles se figurent bientôt qu'elles sont victimes et tyrannisées, si on veut les priver de voir celles qu'elles ont choisies pour amies; elles trouvent aisément des personnes qui croient bien faire en facilitant un rapprochement à l'insu de la mère, entre les jeunes amies, comme si tout ce qu'on dissimule aux parents ne soit pas déjà une faute par cela même, et qu'ils n'aient pas des motifs puissants pour désirer être obéis.
Malheureusement, on est toujours tenté de penser que les parents ont tort; on n'a pas assez de confiance dans leur morale, et c'est là que se trouvent le danger et la cause de l'indiscipline, de l'insubordination. Les jeunes n'ont plus foi aux vieux. Hélas! on est forcé d'avouer que c'est un peu la faute de ceux-ci; s'ils ne se montraient pas aussi souvent fautifs et répréhensibles, la jeunesse s'habituerait à les respecter davantage et à s'en rapporter à leurs décisions.
Il y a cependant des enfants bien élevés qui ne se permettent pas de juger leurs parents et agissent comme Sem envers Noé. Cela dépend encore de l'éducation qu'on leur a donnée.
Pour en revenir aux mauvaises liaisons, je répète et j'insiste, comme étant un point important, pour qu'on ne brusque pas les ruptures, à moins qu'on puisse mettre une distance matérielle entre les deux amies et opposer une forte distraction à l'ennui qui résulterait de la séparation. Dans le cas contraire, il faut se contenter de veiller, de persuader doucement, et d'attendre, ce qui ne tarde souvent pas, que les circonstances de la vie viennent dénouer d'elles-mêmes les liens qu'elles ont formés.
Si la jeune fille arrivait à voir son amie en cachette de sa mère, même rarement, cela pourrait lui être beaucoup plus nuisible que de la voir souvent en sa présence. Le fruit défendu possède un attrait puissant. Puis on prend l'habitude des cachotteries, des intrigues, et tout cela décline en besoin, qui se rejette plus tard sur des objets où le péril est plus grand.