Pour bien élever un enfant, surtout à l'âge où il est clairvoyant, il faudrait être parfait, et je connais bien des parents qui ont plutôt l'héroïsme d'une séparation qu'ils reconnaissent nécessaire que celui de se corriger!
Comme toilette et comme manières, la démarcation est bien tranchée. Depuis la première communion jusqu'à son entrée dans le monde, c'est-à-dire de onze à dix-huit ans, la fillette et la jeune fille doivent s'abstenir de tout ce qui est trop recherché, trop compliqué, sous peine de paraître, non pas de petites femmes en miniature, comme lorsqu'elles avaient six ans, et que leurs mères se plaisaient à modeler leurs toilettes sur les leurs propres, mais à de petites bonnes femmes; car, à quinze ans, si l'on s'affuble trop, on peut très facilement en paraître vingt ou davantage.
Il faut aussi éviter de tomber dans l'excès contraire, ce qui arrive fréquemment aujourd'hui: pour une raison ou pour une autre, coquetterie de mère, de sœur, ou de jeune fille même, est maintenu l'habillement de la fillette, jusqu'à l'entrée dans le monde; la jupe reste courte, les cheveux ondulés flottant dans le dos, et l'on supprime ainsi ces quelques années si suaves et si pleines de charme de l'adolescence; restons dans la règle commune; suivons les usages reçus par la majorité et bons à suivre par les gens sensés. Dès que la petite fille atteint sa douzième année, on supprime les falbalas, les bijoux, les plumes, les corsages décolletés et à manches courtes. La jupe doit s'allonger et ne plus découvrir le mollet, les cheveux sont nattés ou relevés dans un réseau.
Les manières et le langage subissent la même transformation. La démarche devient moins libre, plus posée; les reparties, les saillies d'enfant, qu'on appelle spirituelles, et qui sont toujours, d'ailleurs, ridicules dans la bouche d'un enfant, ne sont absolument plus tolérées; en un mot, la fillette doit rentrer dans l'ombre, comme la fleur, qui est son emblème, se cache sous les feuilles.
Les bonnes habitudes, avons-nous dit, se prennent à cet âge, physiquement aussi bien que moralement. La jeune fille, prenant l'habitude de se tenir courbée, la gardera, de même si elle contracte celle de la paresse. Le caractère demande à être formé dès la première enfance, et il est presque impossible de transformer, à douze ans, l'enfant colère, gourmande, menteuse, dont les défauts n'ont pas été réprimés plus jeune. Il faut alors la briser, la contraindre, et la tâche est devenue excessivement difficile; il s'agit de ne pas laisser perdre les bons fruits que la première enfance donne, ou plutôt ces fleurs que le printemps fait éclore. Il nous appartient de les cultiver pour qu'elles se changent en fruits; ces fruits eux-mêmes doivent arriver à la maturité, sans qu'aucun insecte vienne y mordre et s'introduire jusqu'au cœur.
N'arrive-t-il pas parfois que dans notre verger nous trouvons notre plus beau fruit attaqué? et ne sommes-nous pas obligés de veiller sans cesse? Nous craignons, au moindre coup de vent, que le faible lien qui le retient à l'arbre et lui donne la vie ne vienne à se briser; mais ce qui est plus pénible encore, n'est-ce pas de le voir ronger par un ver que nous ne pouvons extraire, si nous ne nous y prenons à temps? Rien ne peut mieux donner l'idée de l'âme d'un enfant. Il faut veiller, jusqu'à ce qu'elle soit formée, et si la moindre gelée peut perdre la fleur, une main étrangère peut nous ravir le fruit.
Le genre d'éducation se modifie totalement lorsque commence l'âge de raison.
Les corrections, les caresses, les choses palpables, pour ainsi dire, ont seules le dessus dans le bas âge; le raisonnement, la persuasion n'y peuvent rien. Mais quand arrive l'époque dont je m'occupe, ce n'est au contraire qu'à la persuasion et au raisonnement qu'on doit recourir. Et c'est pourquoi la tâche devient de plus en plus difficile et se restreint davantage dans le cercle maternel. Il ne suffit plus d'exprimer sa volonté, de la faire obéir, il faut l'expliquer, la déterminer, savoir s'adresser à l'entendement de l'enfant et s'appliquer à le lui former.
Mais ce qui offre une double difficulté, c'est que dans les choses mêmes qu'il faut lui apprendre, il est nécessaire de lui en céler une partie; c'est une pierre d'achoppement que bien des mères ne savent pas tourner. Sous le prétexte de conserver la candeur de la fillette, elles lui interdisent toute lecture; elles ne veulent rien lui faire connaître de la vie ou du monde; puis, l'âge venu, sans préparation aucune, elles lui ouvrent toutes les portes et lui permettent, elles y sont bien obligées d'ailleurs, toutes les lectures. C'est par paresse, la plupart du temps, et simplement pour se dispenser de prendre une peine, un soin quelconque. Une mère qui entend bien sa mission et son devoir initie peu à peu sa fille à la vie; elle la lui explique, la lui analyse, lui ouvre le chemin, la guide par la main, non en en éloignant complètement les ronces pour ne lui laisser que les fleurs, mais en lui apprenant à les éviter elle-même ou à les supporter; car l'existence est pleine d'entraves, d'épines, et la jeunesse ne doit pas l'ignorer.
De douze à quinze ans, les jeunes imaginations veulent tout saisir; le mal surtout les attire comme l'abîme qui donne le vertige; essayer de le leur dissimuler tout à fait est impossible. Leur apprendre à le regarder froidement, à l'envisager avec horreur, est un grand bienfait. L'ignorance n'empêche pas de tomber; au contraire, elle précipite à mesure que l'entendement se développe, que l'intelligence arrive sans la science; on doit donc insensiblement démontrer le bien du mal.