CHAPITRE XVII

L'AGE INGRAT.

Cet âge (de onze à dix-huit ans) réclame, pour les deux sexes, une attention particulière sous tous les rapports, même sous celui de la toilette; néanmoins, c'est l'âge dont on se préoccupe le moins d'une façon spéciale. Il est souvent question de l'enfant, du bébé; on parle fréquemment de la jeune fille, mais la fillette et le garçonnet sont laissés dans l'ombre. Il est évident qu'en perdant ses dents de lait, l'enfant acquiert sa première laideur. Sa croissance, en le rendant disproportionné, lui ôte les grâces potelées du premier âge; les études auxquelles on le soumet, le travail de la nature qui s'opère en lui avec force et rapidité, le rendent maussade et méchant parfois. Voilà pour le physique; au moral, sans pouvoir offrir les compensations de la communion d'idées, il comprend trop et gêne les conversations. En somme, c'est l'âge ingrat, et cependant c'est à cet âge que nous commençons à juger ce qui nous entoure, c'est à cet âge que nos convictions se forment, que tout nous frappe, que des impressions ineffaçables se gravent en nous; c'est à cet âge que notre cœur comme notre intelligence se développent en même temps que nos membres; et qu'avides de les exercer, nous nous jetons sur tout ce qui se présente, nous nous en emparons, et nous nous l'approprions pour notre vie entière généralement.

Ces quelques années exigent une surveillance de tous les instants, et lorsqu'on a pris toutes les précautions possibles pour que le petit être ait été bien entouré dans ses premiers pas dans la vie, matériellement et intellectuellement, afin qu'il n'arrive aucun accident à ses frêles petits membres, et que sa fraîche mémoire ne soit pas souillée de mots impropres ou de mauvaises impressions, il ne faut pas se lasser, car le moment important arrive seulement. Le corps et l'âme doivent être plus que jamais préservés, sous peine de les voir l'un et l'autre s'étioler. La santé pour le physique, la toilette et les manières pour l'extérieur, l'âme et le cœur, le jugement et l'intelligence pour le moral, voilà toutes les choses importantes qu'il s'agit de diriger et sur lesquelles il est indispensable d'attirer l'attention des parents.

Par la santé, j'entends aussi le développement et la conformation du corps de dix à dix-huit ans. Le tempérament se constitue, les membres se forment à peu près tels qu'ils doivent rester toute la vie. Aussi les précautions qu'on a prises pendant l'enfance ne doivent-elles être continuées qu'avec plus d'attention pendant l'adolescence. La gymnastique pour les deux sexes est indispensable; elle est préférable à tout autre exercice du corps, car elle ne rend pas seulement fort et alerte, elle rend aussi adroit et agile.

Généralement on fait beaucoup sortir les enfants; c'est un tort, vis-à-vis surtout des petites filles. (Les garçons sont d'ordinaire au collège à cet âge, et je parle des filles élevées par leurs mères.) C'est pourquoi l'éducation de la pension ou du couvent peut être préférable. La fillette y joue, y court, mais ne sort pas, c'est-à-dire ne prend pas l'habitude de se parer tous les jours, et d'aller faire de grandes courses, silencieuse et guindée, à côté de sa mère ou de son institutrice.

Je connais des femmes qui ont été tellement accoutumées dès leur enfance à sortir, à aller arpenter les boulevards et les Champs-Elysées, que, jeunes filles, un jour de réclusion les rend déjà malades, et, jeunes femmes, elles ne peuvent supporter leur intérieur. La femme doit vivre chez elle, et comme le tempérament se plie aux habitudes de longue date, il n'y a qu'à lui donner celle-ci pour qu'il s'y conforme.

L'estomac a besoin aussi d'être formé, mais non gâté. Peu à peu, il arrivera à supporter tous les bons aliments, mais jamais les mauvais, ni l'irrégularité des repas.

Le sommeil est nécessaire aux jeunes gens. Le sommeil du soir, qui est dans l'ordre de la nature, répare les forces, tandis que celui du matin, au moment où la terre se réveille, énerve et alanguit. Se lever tard est une habitude perverse qu'il ne faut pas laisser prendre; et pour cela il faut éviter avec soin d'en faire une récompense, ainsi que cela a lieu très souvent. Je connais une mère prudente, pour les enfants de laquelle la plus grande punition qu'on puisse leur infliger est de les obliger à rester tard au lit.

Il est vrai que c'est souvent de nos propres défauts qu'héritent ces petits êtres, et nous croyons, nouvelle erreur, y trouver un titre à notre indulgence; tandis que nous devrions n'y voir qu'une leçon et un ordre sévère, pour nous qui les avons expérimentés à nos dépens, de les en préserver. Mais l'amour-propre est là pour nous aveugler! Que de parents se mirent avec complaisance dans les défauts de leurs enfants!