Je ne désirais recevoir de femmes que ce qu'il était nécessaire pour prouver que l'on peut nous voir, et aussi pour être invitées aux grandes réceptions; quant à aller jouer les comparses dans des réunions intimes, j'étais décidée à l'éviter.

Le colonel, qui trouve ma cadette un «charmant démon», veut absolument la faire danser, et comme j'ai objecté que nous ne connaissions pas de danseurs, il a amené trois de ses protégés, le dessus du panier des officiers de la garnison. Le docteur n'a pas voulu être en reste, et lorsque les mères de filles à marier ont su que nous avions des cavaliers, elles ont désiré vivement faire partie de notre coterie.

Nos petits thés, commencés en décembre avec quatre joueurs de whist, étaient devenus de vrais bals de cinquante personnes au moment du carnaval!

Il ne s'est pas donné une fête à laquelle nous n'ayons été invitées. J'ai surtout tenu à ne jamais donner à mes réceptions un cachet trop cérémonieux, mais j'ai eu beaucoup de peine, car, soit par flatterie, soit par ironie, on voulait à toute force les décorer du nom de bal, et quelques femmes y arrivaient en toilettes parées; mais on me trouvait toujours en robe de soie noire montante, et mes filles en robe de cachemire gris avec de simples rubans bleus ou roses dans les cheveux. En revanche, le côté rafraîchissements a sans cesse été l'objet de mes soins d'une façon particulière; mon punch (rien n'anime une soirée comme du bon punch), le chocolat, le thé et les petits fours servis en abondance et de premier choix m'ont toujours valu des remerciements.

Par exemple, j'ai évité les grands dîners si dispendieux et si dérangeants; mais le curé et le docteur avec autorisation d'amener un de leurs jeunes amis, ont toujours eu leur couvert mis.

Pour aller dans le monde, mes filles n'ont eu qu'une robe blanche avec fleurs variées; les envieuses les ont surnommées les demoiselles blanches; on leur a demandé sournoisement si elles étaient vouées au blanc; ce qui n'empêche pas qu'avec peu de frais elles n'ont jamais été fanées comme les autres. Je n'ai souffert, de leur part, aucune préférence pour un danseur plus que pour un autre.

Enfin, j'ai essayé de réaliser ce problème difficile d'être très stricte sans pruderie. Mais j'étais bien décidée à ne pas recommencer l'hiver prochain, si je n'avais pas réussi; il faut vaincre ou mourir dans ces cas difficiles! Si j'eusse échoué, j'aurais envoyé la plus jeune passer l'hiver chez sa grand-mère et j'aurais tenté un voyage avec l'aînée.

Il n'y a rien qui fasse plus mauvais effet que de mener plusieurs hivers de suite deux sœurs dans le monde. Heureusement, la nouveauté a un si grand charme et un si grand attrait, que plusieurs jeunes gens de la ville s'enthousiasmèrent pour les Parisiennes et, au grand désespoir et à la profonde déception des familles du crû, eurent le mauvais goût de préférer des étrangères. C'est cependant ce qui arrive le plus communément, et, de même, les jeunes filles épousent le plus souvent des jeunes gens étrangers que des jeunes gens de la ville. En province on se voit si souvent, on vit si étroitement ensemble, que l'on est un peu comme frères et sœurs.

Un des protégés du docteur, jeune avocat de belle espérance, a demandé ma fille aînée en mariage vers la fin de l'hiver; c'est un honnête homme, d'un caractère égal et bon, aimant la vie de famille, aspirant après un foyer à lui. Un jeune homme qui a de tels sentiments fera un bon mari, quelle que soit sa fortune. Nous ne donnons qu'une petite rente pour dot à nos filles; les jeunes époux auront un peu de peine à joindre les deux bouts dans le commencement; mais on s'aime mieux quand on a souffert et lutté ensemble. J'ai pour principe, lorsque l'on a des filles à marier, qu'il ne faut pas laisser échapper le premier honnête homme que l'on rencontre.

Maintenant je n'ai plus à m'inquiéter du monde. Notre famille agrandie possède de bons amis à D., et nous commençons à ne plus être considérés en étrangers. J'occupe une place qui était vacante; je tiens le milieu entre les diverses sociétés; je suis restée la Parisienne, comme on m'a surnommée. J'espère bien marier ma cadette l'hiver prochain; elle a un caractère éveillé et aventureux, qui fait que j'aimerais assez lui voir épouser un brave officier qui l'emmènerait voyager un peu. Je la suivrai volontiers en Afrique, et lorsque je reviendrai, je resterai encore plus «la Parisienne» que jamais, car n'ayant plus à observer certaines considérations à cause de mes filles, je me donnerai le plaisir de ne recevoir que ceux qui me plairont; je me consacrerai autant qu'une mère peut le faire à l'établissement et à l'éducation de mes deux fils, dont l'un va arriver de l'École polytechnique, et l'autre du collège.