II
La veille du jour de l'an.
Le jour de l'an est une de ces éphémérides qui restent dans le souvenir et se représentent à la pensée chaque fois que l'époque les renouvelle.
Lorsqu'on est enfant, le jour de l'an est un grand jour, on vit de longues heures dans l'espérance de ce qu'il vous apportera, et d'aussi longues heures dans le souvenir de ce qu'il vous a apporté.
Peu à peu on grandit, et chaque année enlève un nom des nombreux donataires; à vingt ans, on reçoit peu d'étrennes, du moins elles ont perdu du caractère de surprise qui a tant de charme.
On sait très bien que M. un tel va apporter un sac de bonbons, c'est obligatoire; une dizaine d'autres jeunes gens en feront autant; ce sont les habitués des quinzaines, les danseurs de l'hiver; c'est comme une carte de visite, et l'on n'y ajoute pas plus d'importance.
Lorsque nous sommes mariées et que nous avons des bébés, les jours de l'an redeviennent des journées mémorables, nous revivons dans les autres. Les bébés pensent encore à nous; ce sont de petites fables copiées à grande peine en cachette, des broderies faites dans des coins noirs à des heures indues, que les chers petits êtres vous apportent la joue empourprée, le cœur battant bien fort, puis se sauvent tout honteux et suffoqués par le rire, après avoir déposé leur offrande naïve sur vos genoux; mais l'émotion que l'on éprouve n'est rien en comparaison de la leur à eux, car à tout âge il est bien vrai que celui qui donne jouit plus que celui qui reçoit!
Ensuite les enfants deviennent grands, et… c'est une grande tâche d'essayer de réunir la famille autour de soi, au moins une fois l'an, lorsque les ailes ont poussé aux oisillons et leur ont permis de voleter hors du nid!
Cette année est la première que je vais commencer, depuis plus de vingt ans, sans avoir ma nichée autour de moi! C'est vraiment une année infortunée qui s'annonce!
Mon mari est si occupé, qu'il se doute à peine que c'est demain le premier jour de l'an. Depuis longtemps, nous nous sommes blasés sur ces petites attentions en les reportant sur nos enfants. Mais Berthe est mariée, et… son mari l'a emmenée passer les vacances de la magistrature dans sa famille à lui. La vieille tante va avoir un jeune ménage pour lui fêter ses quatre-vingt-deux ans, et moi… moi, je perds ma fille!