Mon fils aîné, ce brave et loyal Gustave… s'est laissé entraîner par son cœur! Il a prêté à un ami inconséquent deux mois de sa pension et les petites économies que je lui envoyais pour ses plaisirs du dimanche. Son père a été inexorable: il le condamne à ne pas faire le voyage de D. pour les fêtes! Pauvre enfant! Son jour de l'an va être bien sombre, dans les rues de Paris, pleines de boue et de brouillard!

Il fera des visites officielles! Cela ne lui nuira pas et le formera! Il commencera à midi, en grande tenue, et cela ira encore bien jusqu'au soir! Mais la soirée? Il n'y a que des dîners et des réunions de famille, ce jour-là; les théâtres même sont déserts! C'est alors qu'il sentira le vide et l'isolement autour de lui, en se voyant seul, sans une table où son couvert soit mis, sans une famille pour le fêter et l'accueillir!

Bernard, lui aussi, ne sera pas près de nous, mais il ne sera pas seul. Il a été décidé que pour le récompenser des bonnes études qu'il a faites, il irait passer les vacances de Noël et du nouvel an chez un de ses bons amis, où il y a de belles chasses. C'est drôle! Nous punissons Gustave en le tenant éloigné de nous, et nous récompensons Bernard de la même façon… Mais Bernard sera dans une famille qui l'entourera d'affection!… Cela ne fait rien; je suis jalouse de ce genre de récompense où nous sommes si peu en cause!

Le jour de l'an. Jeanne est donc seule auprès de moi. Nous avons commencé la journée par nos visites à l'église, au Seigneur, puis à son vicaire notre bon curé, et à quelques pauvres malades, ou invalides, mais qui n'auraient osé venir à nous. «Ce sont là nos visites officielles, à nous autres femmes,» ai-je dit à Jeanne.

Je l'ai envoyée ensuite avec la femme de chambre rendre ses devoirs à la vieille baronne, et la petite sournoise a remis en passant un petit paquet chez son vieil ami le colonel. Le paquet contenait une blague à tabac joliment brodée.

Je ne l'en blâme pas, et ce qui prouve qu'elle n'a pas eu tort, c'est la coïncidence des deux pensées. Pendant son absence, son vieil ami a fait porter ici par son ancien planton deux fort beaux bouquets; l'un était enfoncé dans un grand sac de bonbons à double fond, l'autre, plus mignon, paraissait avoir une bien grosse queue; un ruban frangé d'argent en sortait, et quand Jeanne le tira, il amena un petit écrin, dans lequel se trouvait une parure en turquoise, formant des myosotis. Un homme de soixante-dix ans peut se permettre une telle liberté envers une petite amie de vingt! Jeanne avait dit, il y a quelques jours, devant lui, sans penser à rien, qu'en fait de bijoux elle n'aimait que ceux qui représentaient des fleurs, et en fleurs que le myosotis!

C'est une attention délicate qui quadruple la valeur du moindre petit présent que de chercher à réaliser un désir exprimé. Le bouquet se composait de myosotis, de roses blanches et de réséda.

Allons! ma Jeanne sera encore heureuse comme un enfant ce nouvel an!

Mon bouquet à moi se compose de camélias rouges et blancs, entourés d'un cordon de primevères mélangées d'azaléas et de gardénias; les chocolats à la crème, qui sont au pied, ont la meilleure mine. C'est ce qui peut s'offrir à tout le monde, surtout à une femme.

Mais le timbre de la porte retentit; les visites vont commencer. Depuis que les usages parisiens s'introduisent partout, à D. comme ailleurs, les femmes restent chez elles, le jour de l'an, ce qui fait qu'on ne reçoit que des hommes.