Jeanne est un peu pâle et ses yeux sont cernés, maintenant que l'animation causée par les visites est tombée. Elle n'est pas aussi lasse que moi, parce qu'elle est soutenue par les illusions si vivaces de la jeunesse. Tant mieux pour elle, puisse-t-elle les conserver longtemps! Mais c'est bien difficile quand une fille est instruite, point sotte, qu'elle lit et comprend ce qu'elle lit, qu'elle sait lire autre part que dans des livres, surtout sur les figures et dans les cœurs! Elle ne tardera pas à se détourner, lasse et ennuyée, de ces masques souriants, aussi ennuyés qu'elle, qui viennent, comme ils l'ont fait aujourd'hui, sans but, se suivant comme des moutons de Panurge, répétant les mêmes mots comme des perroquets!

Heureusement que, de même que dans le ciel le plus nuageux il y a des éclaircies, quelques bons amis, quelques cœurs sincères viennent nous réchauffer de leur soleil!

Le jour de l'an, ce jour de corvée est passé, et c'est dans la vie calme quotidienne qu'on a bien plus le temps et l'occasion d'en jouir et de les apprécier!

III

Le rêve et la réalité.

Une année s'est encore écoulée, et mon projet de marier Jeanne ne s'est pas réalisé. Mademoiselle embellit de jour en jour; elle a vingt-deux ans, et l'on comprend qu'elle sera encore plus jolie quand elle en aura vingt-quatre, quoiqu'elle soit déjà mieux qu'elle ne l'était à dix-huit. Ses succès dans le monde augmentent, car à sa beauté vient s'ajouter l'esprit, l'instruction, l'aplomb, la science de la toilette qu'une toute jeune fille ne peut posséder. Elle est plus éclatante; mais je ne vois pas que ce soit là un motif pour ne pas se marier! Cependant, je l'ai remarqué très souvent, ce sont les filles les plus douées qui ne se marient pas, pourquoi? Parce que, comme ma Jeanne, elles ont le travers d'être trop difficiles! Sous le prétexte que sa sœur a épousé un homme qui n'est pas précisément un héros, ce qui ne l'empêche pas d'être un excellent mari et de faire ses affaires, ma cadette s'est mise dans la tête de ne devenir la femme que d'un homme supérieur! Elle est si entourée et si recherchée, qu'elle ne doute pas, avec le temps, pouvoir arrêter l'attention de quelque grand personnage, un prince peut-être,—Dieu sait jusqu'où vont les jeunes imaginations!—tout au moins un prince dans le royaume des arts ou des lettres.

Aussi que de frais me fait-elle faire! et où ne me conduit-elle pas, croyant toujours rencontrer son prince charmant? et en attendant se prodiguant, rivalisant, combattant, l'emportant dans tous les endroits de la ville où une jeune fille «du monde» peut se montrer, toujours sous les armes, mise à ravir, l'œil ouvert, l'esprit présent! Puisse son cœur n'y pas recueillir de l'amertume pour plus tard!

Ce n'était pas là le but que je poursuivais; j'avais toujours tenu à faire de mes filles plutôt de bonnes ménagères, des épouses sérieuses, que de brillantes femmes du monde. Comment un résultat si différent s'est-il produit pour Jeanne? Je me le demande avec anxiété… hélas! je n'ai pas assez veillé, ma défiance a été endormie un seul instant, et il a suffi pour laisser introduire dans la bergerie… non, chez moi, veux-je dire… le loup… non, une «femme charmante» (style masculin).

Il m'était revenu quelques commérages sur ce que nous ne recevions pas de jolies femmes par jalousie. Je voulus prouver le contraire et j'accueillis la personne qui a fait tant de ravages chez nous. Mme Bathilde ne s'occupe guère de son mari, ni de ses enfants. Du mauvais côté de la quarantaine, elle voit le monde s'éloigner d'elle, et elle a trouvé bon de s'emparer de Jeanne pour la sauver de son isolement. Elle a tout à fait réussi. Lasse et un peu souffrante, j'ai consenti à lui laisser chaperonner ma fille une fois ou deux… C'était trop! Elle lui mit en tête une foule de sottises beaucoup trop enrubannées et enfleuries pour que l'enfant n'en fût pas charmée, et si la mère veut souffler dessus avec sa sévérité et sa morale, on lui répond:

—Mais vous ne vous souvenez donc pas que vous avez été jeune?