—Mais si, je me souviens, et c'est précisément pour cela! Je me souviens trop, peut-être… je sais que ce que vous dites est faux, et je voudrais que mes filles profitassent de mon expérience!
Mais allez donc lutter contre les séductions et l'attrait du flatteur avenir que l'on fait luire à ses yeux! Je me briserais comme le pot d'argile contre le pot de fer! Je me ferais détester de mon enfant! Je l'éloignerais de moi! Il vaut donc mieux user d'indulgence et rester à son côté pour veiller!
Lui faire briser ses relations immédiatement avec Mme Bathilde, c'eût été exciter la rébellion, et de la femme évincée me faire une ennemie. Le mal est fait; il faut en tirer le meilleur parti possible; tout en essayant de l'enrayer peu à peu. Ce n'est pas en administrant un kilo de quinine à la fois que l'on guérit la fièvre, mais par de petites doses données avec persévérance chaque jour.
Ma chère Jeanne n'est d'ailleurs pas pervertie, Mme Bathilde n'en a pas eu le temps; elle a seulement pris des idées extravagantes que je n'aurais pas voulu lui voir. Peut-être en reconnaîtra-t-elle à temps l'abus!
Je me trouve donc lancée bien plus dans le monde que je ne me le proposais. D'un côté, je ne le regrette pas, car j'en profite pour y entraîner mes fils autant qu'il est en mon pouvoir.
Gustave, sorti de l'école, reste avec nous, dans l'administration, où il a trouvé un emploi avantageux; et Bernard va faire son droit à D. même, ce qui est une grande chance pour moi de pouvoir guider mon jeune fils dès ses premiers pas dans le monde.
Je sais bien que les hommes graves, et mon mari tout le premier, trouvent très ridicule la prétention des mères de vouloir bien éduquer leurs fils; à quoi bon les bonnes manières? Il semble qu'un homme sache toujours faire ce qu'il veut! Oui! un homme d'une nature très supérieure sait se donner plus tard le vernis qui peut lui manquer par la faute de son éducation; d'ailleurs, dans les hommes supérieurs dont je parle, qui apprennent tout, connaissent tout, comprennent tout, dont l'esprit embrasse les détails aussi bien que les généralités, les bonnes manières sont d'intuition; ils aiment le beau, le grand, le noble instinctivement, et ils ne veulent pas rester au-dessous de leur propre appréciation. Mais d'autres natures, moins richement douées, ne reconnaissent le besoin de l'éducation qu'en acquérant l'expérience à leurs dépens, en faisant ce qu'on appelle des écoles. Alors, ils déplorent les circonstances qui les ont privés, dans leur jeunesse, de cette précieuse éducation, et ce n'est qu'au prix de grands efforts qu'ils parviennent à la remplacer. Souvent ils se rebutent, deviennent sauvages, se persuadent qu'ils n'ont rien à faire dans le monde policé, et s'abrutissent de plus en plus dans une société au-dessous du niveau social qu'ils pourraient fréquenter, mais avec laquelle ils n'ont pas besoin de se gêner.
J'ai lu quelque part que les lutteurs et les combattants de la vie n'avaient point le temps d'apprendre les belles manières! Quelle rhapsodie! Est-ce que l'on perd du temps à lever son chapeau un peu plus haut en saluant (on remarquera que je ne dis pas le tenir plus bas!), ou à se tenir en équilibre sur sa chaise?
Les jeunes gens ne s'imaginent pas quelle autorité les bonnes manières donnent sur ceux qui vous entourent! Loin de moi l'idée d'élever mes fils pour en faire des hommes fats et banals, recherchant les succès de salon! Mais la distinction, la réserve, le bon ton procurent une influence extrême à un homme, dans le monde qu'il fréquente; ses inférieurs, et même ses supérieurs, le respectent davantage; il leur impose, et il s'impose!
On n'ose pas lui manquer, se permettre devant lui des incartades; on le respecte; «la familiarité amène le mépris»; j'ajoute: «la politesse tient à distance». J'ai vu des gens grossiers et insolents se calmer et céder devant les manières distinguées de leur adversaire.