D'ailleurs les bonnes manières et le bon ton influent aussi énormément sur le caractère, et si je cherche tant à faire prendre à mes fils le goût de la bonne compagnie, c'est que je suis certaine de les éloigner ainsi de la mauvaise! A ceux qui sont habitués de respirer le parfum des roses, le fumier répugne toujours plus qu'à ceux qui vivent dans les étables; je ne nie pas qu'il y ait des exceptions, des anomalies, qui ne font que confirmer la règle, des instincts pervers qui, comme dans certaines maladies, ont le goût des acides et des pourritures.
Oui! le bon ton, de même que la vertu, impose le respect à ceux qui nous fréquentent. Il est rarement le partage du vice abject.
Ainsi, un ivrogne, un homme rusé, cruel, violent, peut difficilement conserver les manières élégantes d'un homme sobre, doux, bienveillant et franc. Notre âme se reflète toujours sur notre extérieur.
Voilà ce que je répète à mes fils et ce qui est très vrai. En leur enseignant et en les habituant à être soignés dans leur mise, à pratiquer cette propreté exquise qui est le plus grand luxe d'un homme, je leur inspire l'horreur des gens vulgaires; en leur faisant fréquenter des femmes du monde spirituelles, élégantes, j'espère les éloigner d'une classe de femmes où ils ne pourraient trouver d'épouses dignes d'eux.
Gustave se prête facilement à mes idées, et m'a déjà répété souvent qu'il ne comprend pas comment un homme qui a de l'instruction, qui est habitué à une atmosphère spirituelle, artistique et élégante, puisse éprouver un sentiment réel pour une femme, laissant, à chaque parole qu'elle prononce, échapper une si grande discordance avec ce qu'il est habitué à entendre.
Ce n'est pas par un orgueil malentendu que je me réjouis de voir mon fils penser ainsi, et je puis ajouter qu'il s'y mêle une pensée très charitable envers les femmes de position inférieure. Ne seraient-elles pas réellement plus à plaindre encore que lui, puisque inévitablement il arriverait toujours un moment où il s'apercevrait de sa méprise et où la femme qu'il aurait entraînée d'autant plus facilement qu'il l'aurait éblouie, se trouverait déclassée et délaissée?
Chacun doit rester à sa place; l'ouvrière qui cherche à se faire distinguer d'un jeune homme d'une classe plus élevée que la sienne perd sans s'en douter tout au moins le bonheur de sa vie, lors même qu'il viendrait à l'épouser et à l'introduire au sein d'une famille qui la considérerait comme une intruse, tandis qu'elle pourra être une petite reine en restant dans son monde!
De même, ma petite Jeanne, en cherchant un mari trop au-dessus de sa position, ne se déclassera pas, parce qu'elle est auprès de sa mère; mais elle joue aussi le bonheur de son existence en risquant fort d'essuyer bien des désillusions et des déceptions pour finalement rester vieille fille!
Mais, à son âge, on ne s'imagine pas encore combien le temps marche vite; on trouve la jeunesse si longue que l'on croit avoir le temps de trouver ce que l'on cherche; et on se laisse ainsi surprendre par les années qui fondent sur nous au galop.