Le lendemain, M. Denon me présenta à son amie, madame Marini, qui depuis a épousé le comte Albridgi. Elle était aimable et spirituelle. Le soir même, elle me proposa de me mener au café, ce qui me surprit un peu, ne connaissant pas l'usage du pays; mais je le fus bien davantage quand elle me dit: «Est-ce que vous n'avez point d'ami qui vous accompagne?» Je répondis que j'étais venue seule avec ma fille et sa gouvernante. «Eh bien, reprit-elle, il faut au moins que vous ayez l'air d'avoir quelqu'un; je vais vous céder M. Denon, qui vous donnera le bras, et moi je prendrai le bras d'une autre personne; on me croira brouillée avec lui, et ce sera pour tout le temps que vous séjournerez ici; car vous ne pouvez pas aller sans un ami.»
Tout étrange qu'était cet arrangement, il me convint beaucoup, puisqu'il me donnait pour guide un de nos Français les plus aimables, non sous le rapport de la figure, il est vrai, car M. Denon, même très jeune, a toujours été fort laid, ce qui, dit-on, ne l'a pas empêché de plaire à une grand nombre de jolies femmes. Quoi qu'il en soit, mon ami me conduisit d'abord au palais pour y voir les chefs-d'oeuvre que Venise possède, et qui sont en grand nombre. Dans la plus grande salle des bâtimens de la confrérie, on s'arrête avec délice devant les belles pages à fresques peintes par le Tintoret. Le Crucifiement surtout est admirable, et ce n'est qu'à Venise qu'on peut apprécier ce grand peintre, qui réunit dans ses belles compositions le dessin, la couleur et l'expression. Il faut aussi remarquer, dans la première salle, la Fuite en Égypte: le paysage en est superbe.
Nous visitâmes ensuite les églises, qui sont remplies des plus beaux ouvrages du Tintoret, de Paul Véronèse, des Bassan et du Titien. C'est dans l'église de Saint-Jean et Saint-Paul, qu'on voit le martyre de saint Pierre, composé de trois figures et de deux anges; toutes ces figures sont pleines d'expression, et le paysage est ravissant. L'église Saint-Marc, dont le lion est le symbole, est du style gothique. Les arcs de la façade sont soutenus par une quantité de colonnes en marbre et en porphyre; les chevaux dorés, si fameux, ajoutent à ces ornemens; mais ces chevaux, quoique antiques, sont bien loin d'être parfaits [14]. Quant à l'intérieur de l'église, il est impossible de détailler toutes les richesses qu'il renferme en tout genre; ces voûtes d'or, ces parois de jaspes, de porphyre, d'albâtre, de vert antique, ces tableaux, ces bas-reliefs, font de Saint-Marc un véritable trésor.
M. Denon me mena aussi chez un ancien sénateur; nous vîmes là une belle Danaé du Corrége, sujet que ce peintre a répété plusieurs fois, et douze portraits au pastel de la Rosalba, qui sont admirables pour la couleur et la vérité. Ces portraits étant ceux de la famille du sénateur, n'ont jamais été déplacés, et ils sont conservés à tel point, qu'ils ont encore toute leur fraîcheur. Un seul suffirait pour rendre un peintre célèbre.
La société que je fréquentais le plus à Venise était celle de l'ambassadrice d'Espagne, qui avait mille bontés pour moi. Elle me mena au spectacle pour le début d'une belle actrice âgée de quinze ans au plus, que son chant et surtout son expression, rendaient étonnante. J'assistai aussi au dernier concert que donnait Paccherotti, ce célèbre chanteur, modèle de la grande et belle méthode italienne. Il avait encore tout son talent; mais depuis le jour dont je parle, il n'a jamais chanté en public. Je puis dire néanmoins qu'aucune musique n'égalait celle que j'ai entendue de même à Venise dans une église. Elle était exécutée par des jeunes filles, et ces chants si simples, si harmonieux, chantés par des voix si belles et si fraîches, semblaient vraiment célestes; les jeunes filles étaient placées dans des tribunes élevées et grillées; on ne pouvait les voir, en sorte que cette musique venait du ciel, chantée par des anges.
Après le concert de Paccherotti, on nous prévint qu'il y avait, dans une salle près du théâtre, un improvisateur fameux. Je n'en avais jamais entendu, et cet homme me fit l'effet d'un énergumène; il courait de long en large, criant ses improvisations d'une telle force, qu'il en suait à grosse goutte; il débitait si vite outre cela, que ma fille, qui parlait fort bien l'italien, n'entendait pas un mot. Il nous faisait peur, tant il avait l'air furieux; quant à moi, je le crus fou, et tout son talent me parut se réduire à une pantomime effrayante.
M. Denon, ayant vu ma Sibylle, me pria instamment de la lui laisser exposer chez lui, afin de la montrer à ses connaissances. Il s'ensuivit que beaucoup d'étrangers allèrent voir ce tableau, qui eut du succès à Venise, à ma vive satisfaction. M. Denon m'avait aussi priée de faire le portrait de son amie, madame Marini, et je pris grand plaisir à peindre cette jolie femme, attendu qu'elle avait infiniment de physionomie.
Avant de quitter Venise, je voulus voir le fameux cimetière qui est situé aux environs de la ville. Un ami de M. Denon m'offrit de m'y conduire, et nous convînmes de faire cette course au clair de lune. Le soir même nous prîmes une barque qui nous conduisit en face du cimetière des Anglais. Celui-ci est fort simple; les tombes sont de pierre ou de marbre blanc, toutes debout. La lune, entourée de nuages, cessait parfois de donner sa lumière, et ces tombes alors paraissaient se mouvoir.
Notre but principal était d'entrer dans l'enceinte des tombeaux vénitiens, dont la plupart datent de la fondation de Venise; mais, hélas! la porte était fermée. Nous fîmes une partie du tour de l'enceinte, et nous eûmes le bonheur de trouver un pan de mur abattu. Nous profitâmes aussitôt des pierres tombées pour en former un escalier qui nous facilita l'entrée de ce vaste séjour des morts. L'aspect de ce lieu vénérable nous imposa le plus profond silence. Nous marchâmes en tous sens à travers ces tombes colossales dont nous ne pouvions apprécier les détails à la pâle clarté de la lune, et quand nous eûmes vu tout ce qu'il nous était possible de voir, nous pensâmes à retourner à Venise; mais il fallait pour cela retrouver notre brèche. Pendant près d'une heure nous la cherchâmes inutilement. Aucune habitation n'est voisine du cimetière; nous entendions seulement la cloche d'une église assez lointaine, dont le son était fort mélancolique. Nous ne trouvions pourtant pas très gai de rester là toute la nuit. Enfin j'aperçus la brèche, et nous sortîmes, charmés d'aller retrouver des vivans. Nous ne rencontrâmes que deux soldats en faction, qui nous laissèrent passer sans crier qui vive! Ils nous prirent sans doute pour deux amans, ce qui est toujours fort respecté en Italie. Nous nous hâtâmes de rejoindre notre barque, et nous ne rentrâmes dans la ville qu'à trois heures du matin.
J'ai conservé de Venise un souvenir agréable, quoique depuis j'y aie perdu trente-cinq mille francs; voici comment: j'avais placé sur sa banque mes économies de Rome et de Naples, que ma négligence m'empêcha de retirer à temps. M. Sacaut, que j'avais connu à Naples secrétaire d'ambassade auprès du baron de Talleyrand, et qui sous la république a été ministre de France à Florence, avait la bonté de s'occuper de mes affaires, afin que je pusse me livrer entièrement à ma peinture; comme il prévoyait mieux que moi ce qui devait bientôt se passer en Europe, il ne cessait de me conseiller d'écrire à Venise pour retirer mes fonds. «Bah! lui disais-je, des républicains n'attaqueront pas une république.» Il vint un matin, entre autres, comme il se trouvait sur ma table plusieurs lettres que je venais d'écrire pour Paris. «J'espère bien, dit-il, que vous avez là une lettre pour Venise?--Non.--À qui donc écrivez-vous tout cela?--À mes amis.--Est-ce qu'il y a des amis? répondit-il en hochant la tête.» On voit que le bon monsieur Sacaut n'était pas sentimental; mais il était mon maître en prudence et en politique; car lorsque l'armée française, commandée par le général Bonaparte, s'empara de Venise, les chevaux dorés, les tableaux, les trésors furent emportés ainsi que la banque. J'appris que Bonaparte avait dit à M. Haler, le banquier, qu'il voulait que l'on conservât mes fonds, et que l'on m'en payât la rente; mais, ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, Bonaparte éloigné, les assertions réitérées de M. Haler ne purent faire respecter l'ordre du général; mon argent fut transporté à Milan, et je n'ai jamais touché qu'un revenu de deux cent cinquante francs pour un fonds de quarante mille. Venise n'en est pas moins une ville bien curieuse à voir, et que je suis charmée d'avoir vue.