Bordier venait de périr, à Rouen, victime d'une émeute populaire. On fit venir, pour le remplacer, Fusil qui était à Marseille. Je connaissais peu le talent de Bordier, le théâtre des Variétés étant celui où j'allais le moins, lorsque j'étais à Paris chez madame Saint-Huberty. À mon retour, Bordier était mort, mais voici ce que j'ai entends raconter à Michot et à Dumaniant qui le savaient pertinemment.

Bordier relevait d'une maladie dangereuse (dont il eût mieux fait de mourir). Un de ses amis l'engagea à passer quelque temps à la campagne, près de Rouen, pour se remettre tout à fait. Il n'était nullement dans l'intention d'y donner des représentations, mais il fut tellement sollicité, qu'il ne put résister aux instances des jeunes gens de la ville qui l'accueillirent avec transport. Ils l'entraînaient sans cesse à de nouvelles parties de plaisir. Un soir qu'il venait de la chasse avec ses amis, ils trouvèrent la ville en rumeur et en révolte ouverte contre l'autorité. Un avocat, avec lequel Bordier était intimement lié, se trouvant à la tête de l'émeute, il fut entraîné par un groupe qui marchait à l'Hôtel-de-Ville, et il suivit, sans savoir même de quoi il s'agissait. Les troupes les eurent bientôt dispersés, et plusieurs d'entre eux furent arrêtés: l'avocat et Bordier, qui raccompagnait, se trouvèrent du nombre.

Parmi ces turbulents, il y avait des jeunes gens qui appartenaient aux premières familles de la ville. Lorsqu'on instruisit le procès, ils furent mis hors de cour. L'avocat et Bordier furent condamnés, parce qu'il fallait faire un exemple, et pour empêcher que les troubles ne se renouvelassent.

C'était bien le cas de lui appliquer cette malheureuse prophétie qu'il répétait si souvent dans la pièce des Intrigants de Dumaniant: «Vous verrez que je serai pendu pour arranger l'affaire.»

Mademoiselle Fiat, qui devait épouser Bordier, quitta le théâtre: ce fut une grande perte.

Mademoiselle Candeille était douée de tout ce qui peut faire une personne accomplie. Sa taille était bien prise, sa démarche noble, ses traits et sa blancheur tenaient des femmes créoles. Elle possédait à un très haut degré plusieurs talents, la harpe, le piano surtout. Elle avait de l'esprit et de l'instruction; nous avons vu d'elle plusieurs ouvrages qui ont réussi. Elle jouait agréablement la comédie; c'était la meilleure personne du monde, et elle avait un caractère charmant: enfin elle réunissait à elle seule plus de qualités qu'il n'en eut fallu à plusieurs pour être admirées. Il semblait que les fées eussent assisté à sa naissance et l'eussent douée de tous les dons; mais, hélas! on avait sans doute oublié d'y convier une petite fée Carabosse qui s'en était bien vengée, car d'un seul coup de baguette elle avait détruit leur ouvrage. «Tu auras, lui avait-elle dit, un défaut qui t'empêchera de profiter de tous tes avantages, l'afféterie; tu ne diras rien comme une autre; tu jetteras tellement tes talents à la tête, que l'on en sera fatigué; enfin de chacune de les perfections naîtra un ridicule, et l'on y ajoutera encore en te prêtant la sottise des autres, convaincu de ce vieil adage, qu'on ne prête qu'aux riches.» Cela n'a pas manqué, car il n'y a pas jusqu'au gigot de mouton, mot connu pour appartenir à madame de Mauléon, et qui remonte au siècle de Louis XV, que l'on n'ait mis sur le compte de mademoiselle Candeille: et l'on ne peut dire qu'un gigot est tendre sans que l'on répète aussitôt, «il n'en est que plus malheureux» comme le disait mademoiselle Candeille, ou du moins comme on le lui faisait dire[54]. Elle s'est mariée deux fois et n'a jamais été heureuse, parce qu'elle avait rêvé au bonheur qui n'existe que dans les romans ou dans les nids des tourterelles. Je l'ai revue en Angleterre; elle n'était plus jeune, mais toujours bonne, aimable, spirituelle, et toujours ridicule.

On comprend difficilement qu'on ait de la gaîté, du naturel dans la société, et qu'on soit morne et froid sur la scène; c'est cependant ce qui arrivait à Champville, neveu de Préville. S'il avait pu être au théâtre aussi amusant que dans le foyer, il eût eu un succès brillant. Garçon d'esprit d'ailleurs, c'était un des Coryphées les plus agréables de cette réunion. Lui, Michot, souvent Talma, mois surtout Dugazon, auraient fait oublier une pièce qu'on aurait eu la plus grande envie de voir. C'était un feu roulant de folies. Dugazon avait un fond de gaîté inépuisable: ce n'était jamais pour amuser les autres qu'il était ainsi; c'était pour s'amuser lui-même. Il avait une incroyable facilité pour copier le caractère de la figure et les habitudes du corps. Dans le valet du Muet, lorsqu'il venait raconter la conversation des deux pères, on croyait les voir et les entendre, tant il s'identifiait avec ses personnages. Aussi, lorsqu'ils arrivaient après ce récit, on entendait rire de tous côtés. Mais où il nous montra le mieux son talent dans ce genre, ce fut un soir avec M. Daigrefeuille, ancien conseiller au Parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacérès, dont il ne quittait pas l'hôtel. Celait un petit homme, replet et tout d'une pièce; son geste était rapide, ses bras courts, et retirés en arrière: ses gros yeux ronds lui donnaient un air étonné tout à fait comique.

Il arrive un soir au foyer et se met à causer avec Du gazon, d'une manière très vive. Celui-ci, qui paraissait entièrement occupé de ce que lui disait son interlocuteur, répondait les yeux attachés sur les siens, de manière à fixer son regard; pendant ce temps, il prenait ses attitudes de corps, ses mouvements, sa physionomie; enfin, il imitait toute sa pantomime, de façon à lui ressembler parfaitement.

Ils étaient debout sous le lustre, et parlaient avec chaleur, tout en gesticulant. Ceux qui étaient à quelque distance s'apercevaient insensiblement de cette scène des deux sosies, et se sauvaient pour ne pas éclater de rire. Cela dura assez long-temps, et M. Daigrefeuille fut le seul qui ne s'en aperçut pas.

Ce foyer était alors fréquenté par les gens de lettres et les amis des artistes; on s'y amusait sans mauvais goût, et l'on y accueillait tout le monde avec grâce et politesse. On avait surnommé les plus assidus Les Chevaliers du Quinquet. Talma, qui en était le président, ne parlait jamais avant que le dernier quinquet fût éteint. Comme Talma était aimable et gai, il trouvait toujours des amateurs pour finir le quinquet avec lui.