XV
Le mariage de Fabre d'Églantine.
Dans une de ces soirées, dont Fabre d'Églantine faisait souvent partie, on se racontait toutes sortes d'anecdotes. Un jour que l'on parlait à Fabre de son mariage avec mademoiselle Lesage, il nous raconta d'une façon fort plaisante comment l'opéra du Magnifique lui avait servi à enlever sa femme.
Le Magnifique, opéra de Sedaine, musique de Grétry, ne se joue plus depuis long-temps, et de personnes en ont conservé une légère idée. On citait le morceau du Quart-d'Heure, qui dure juste ce temps, et fait le principal intérêt de la pièce: il fut aussi la principale cause du mariage de Fabre.
Un tuteur garde avec soin une jeune et belle fille qui lui a été confiée. Son père, en partant pour les Indes, a transmis tous ses droits sur sa fille et sur ses biens au seigneur Aldobrandin. Le laps de temps qui s'est écoulé, sans qu'on n'en ait reçu aucune nouvelle, fait croire que ce père n'existe plus. D'après cela, Aldobrandin, qui convoite la fortune, cherche à se l'assurer en épousant sa pupille. Comme presque toutes les pupilles de comédie, elle ne connaît que son tuteur; plus docile, elle s'est résignée à sa volonté; mais ce fripon d'amour, qui n'a jamais fait autre chose que de se jouer des jaloux, vient traverser ses projets.
Un beau seigneur, connu à Florence par sa richesse, sa bonne mine et sa générosité, qui l'a fait surnommer le Magnifique, a entendu parler vaguement d'une beauté mystérieuse. Il a fait peu d'attention à ces discours; mais, un jour de solennité publique, il aperçoit sur un balcon la plus charmante personne qu'il ait jamais rencontrée sur son chemin. Le beau Florentin, attirant tous les regards par la magnificence de sa suite, son superbe coursier et sa bonne grâce à le manier, ne pouvait manquer d'attirer l'attention de la jeune pupille. Leurs yeux se rencontrèrent, et cette étincelle électrique, ce magnétisme du coeur, qui fait qu'on se comprend sans s'être jamais parlé, qui fait rêver à un objet à peine entrevu, ce magnétisme qui existait avant que le mot n'en fût inventé, les frappa tous deux au même notant. Rentrée dans sa retraite, la jeune fille fut triste et rêveuse, et au milieu des fêtes, le seigneur Octavio ne cessa de penser à cette charmante apparition. Il parla du seigneur Aldobrandin, dans l'espoir qu'on pourrait lui donner quelques renseignements sur sa pupille; mais personne ne savait rien sur cette merveille constamment dérobée à tous les regards.
Le lendemain, il l'ait venir dans son palais un certain Fabio, espèce de Figaro; celui-ci n'est point barbier, mais courtier d'affaires des gens importants de Florence, et fort au courant de ce qui s'y passe. Il a surtout une grande connaissance en chevaux, ce qui fait qu'on l'emploie pour toutes les acquisitions de ce genre. Le Magnifique possède le plus beau haras du pays, et le seigneur Aldobrandin, qui est grand amateur, a remarqué, le jour de la course, la haquenée du Florentin avec autant de plaisir que celui-ci a admiré sa pupille. Tous deux s'adressent à Fabio par un motif bien différent: le tuteur veut faire l'acquisition du cheval. Octavio, charmé d'apprendre qu'il peut y avoir quelques rapports entr'eux, répond à la proposition de l'avare tuteur par ces mots: «Ma haquenée n'est point à vendre; cependant, comme je voudrais de tout mon coeur obliger le seigneur Aldobrandin, je la lui céderai pour dix mille ducats.»
On pense que le seigneur Aldobrandin trouve cette somme exorbitante, et qu'il aime mieux renoncer au cheval que de le posséder à ce prix. Après plusieurs pourparlers, par l'entremise de Fabio, Octavio, voyant l'extrême envie du tuteur, et cherchant à l'exciter, se résume ainsi:
«J'ai entendu vanter la beauté de la pupille du seigneur Aldobrandin, je désirerais savoir si son esprit est égal à ses charmes; qu'il me permette de causer un quart-d'heure avec elle, en sa présence, mais sans qu'il puisse nous entendre, et mon cheval est à lui.»
Le tuteur, choqué de la proposition, la rejette avec indignation; cependant il s'en occupe. Fabio, qui trouve qu'un quart-d'heure de conversation pour un cheval de dix mille ducats est un marché excellent, l'engage beaucoup à l'accepter; il lui chante même à ce sujet un morceau très bien fait sur les détails de la beauté et des qualités du cheval, l'assurant qu'il n'a point vu de plus fier animal[55]. Enfin, à force d'y réfléchir, le tuteur trouva un moyen de concilier son avarice et sa jalousie, après avoir fait prier le Magnifique de venir chez lui afin de connaître s'il peut lui permettre de