Père de l'univers, suprême intelligence,
Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels,
Tu révélas ton être à la reconnaissance, etc.

Cette cérémonie finit fort tard. Nous mourions de soif et de faim; Talma et David eurent grand'peine à nous trouver quelque chose à manger; encore fûmes-nous obligées de nous cacher, car cela aurait pu paraître trop prosaïque à Robespierre, qui, placé au sommet de la Montagne, croyait sans doute que cette nourriture d'encens devait nous suffire. Ce fut là, a-t-on rapporté depuis, que Bourdon (de l'Oise) lui dit:

«Robespierre, la roche Tarpéïenne est près du Capitole![6]»

C'est la première fois que je vis de près ce député qui faisait trembler tout le monde. Je le vis encore le jour où l'on mangea devant les portes. Des tables étaient placées rue Richelieu, devant le théâtre de la République. Il s'arrêta pour parler, je ne sais plus à qui. Il avait l'air de fort mauvaise humeur, et ne semblait pas approuver ce burlesque festin, commandé par la commune de Paris. Aussi nous permit-on de quitter la table de bonne heure, à notre grand contentement.

Je n'ai jamais vu Robespierre dans les coulisses du Théâtre de la
République, quoique j'aie lu quelque part qu'il y venait tous les jours.

Le comité de salut public, devant qui tout tremblait, finit enfin par inspirer des craintes sérieuses aux plus chauds démocrates, surtout lorsqu'ils se virent attaqués directement. Plusieurs d'entre eux avaient été envoyés à l'échafaud; les autres en étaient menacés. Une telle violence ne pouvait plus avoir une longue durée; on commençait donc à entrevoir quelque faible espoir. Le 8 thermidor, jour où Robespierre fut attaqué par ses collègues, Talma jouait au Théâtre de la République la tragédie d'Épicharis et Néron, de Legouvé. Une foule de vers portaient à faire des applications sur la circonstance, tels que ceux-ci, par exemple:

Eh! pourquoi voulez-vous, Romains, qu'on se sépare!
Quelle indigne terreur de votre âme s'empare?
Voilà donc ces grands coeurs qui devaient tout souffrir!
Ils osent conspirer et craignent de mourir.
[…]
Croyez-vous du péril par là vous délivrer?
Non, si Néron sait tout, votre impuissante fuite
Ne dérobera pas vos jours à sa poursuite…
[…]
Courez tous au Forum; moi, d'un zèle aussi prompt,
Je monte à la tribune et j'accuse Néron.
Je harangue le peuple et lui peins sa misère;
J'enflamme tous les coeurs de haine et de colère.

À ce vers, les applaudissements, long-temps comprimés, éclatèrent tumultueusement; puis il se fit tout à coup un grand silence, et l'on semblait frappé de terreur. On laissa continuer la pièce; mais le lendemain, 9 thermidor, on donna de nouveau l'ouvrage, et les applications furent saisies avec fureur.

[…]
la force! eh! qui t'a dit que tu l'aurais toujours?
[…]
C'est demander la mort que m'inspirer la crainte.
[…]
J'assieds sur l'échafaud mon trône ensanglanté,
Et je veux que toujours le monde épouvanté
Redoute, en me voyant, le signal du supplice,
Et que l'avenir même à mon nom seul pâlisse.
[…]
Quand ils le verront mort, ils oseront s'armer;
Mais, tant qu'il règnera, n'ayez pas l'espérance
Que d'un maître implacable ils bravent la puissance.
[…]
Dans le fond de leur âme ils cachent leur fureur,
Et n'attendent qu'un chef pour montrer tout leur coeur.
[…]
Une voix même crie en mon coeur oppressé;
Tremble, tremble, Néron: ton empire est passé.
[…]
Me voilà seul portant ma haine universelle.
[…]
Tous les morts aujourd'hui sortent-ils du tombeau?
Meurs! meurs! criez-vous tous…
[…]
Décret du sénat qui condamne Néron.

Il éclata un applaudissement de rage à ce vers, de même qu'aux vers suivants: