Quoi! tout souillé du sang des malheureux humains,
Ton sang, lâche Néron, épouvante tes mains.
[…]
Je n'aurai pas su suivre et ne sais pas mourir.
[…]
Et mourant dans la fange, on ne le plaindra pas.
Le spectacle dura jusqu'à une heure du matin, car chaque vers fut interrompu et redemandé.
Après une si longue terreur, cette horrible position finit enfin; les prisons s'ouvrirent, et l'on reprit l'espoir d'un meilleur avenir.
Bientôt on éprouva le besoin de revoir sa famille, ses amis éloignés, de compter ceux qui avaient échappé à la mort. On voulut voyager, changer de lieux. L'Italie, dont nos armées occupaient les principales villes, avait attiré une grande partie des proscrits; ils y avaient pris du service militaire ou administratif. Les intimes connaissances s'étaient éparpillées peu à peu, et il n'était resté que ceux que leur état ou leurs affaires empêchaient de quitter Paris.
C'est de cette époque que Talma commença à négliger sa femme: il rentrait tard les jours qu'il n'était pas occupé au théâtre. Lorsqu'ils avaient du monde à dîner, on l'attendait souvent en vain. Sa Julie trouvait toujours quelques motifs pour l'excuser: Il était bien naturel, disait-elle, que son mari éprouvât, comme les autres, le besoin de se distraire après les chagrins et les dangers de toute espèce auxquels on venait d'échapper. Cette pauvre femme, sans prévoir le sort qui la menaçait, était confiante et paisible; mais moi, qui voyais Talma très assidu auprès d'une jolie petite personne qu'il avait enlevée à son ami Michot, et dont il paraissait fort épris, je ne partageais pas sa confiance; nous en parlions souvent avec Souque, qui s'en apercevait aussi, mais nous avions grand soin de ne pas montrer nos craintes à madame Talma. Je savais que cette seule idée empoisonnerait sa vie, et qu'il fallait la tromper pour ne pas détruire son bonheur et lui ravir sa tranquillité: ce qu'on ignore n'existe pas. Je pensai d'ailleurs que cela ne pouvait avoir une longue durée, ce grand artiste étant trop occupé de son art, pour faire de l'amour une affaire sérieuse; il nous en avait déjà donné la preuve avec mademoiselle Desgarcins, sa touchante Desdemone. Son amour s'était évanoui avec la nouveauté de la pièce d'Othello.
IV
La jeunesse dorée de Fréron.—Louvet.—Lodoïska.—Les voleurs de diligences.—Aventure à Tournay.—Les faux assignats.—Le chevalier Blondel.—Aigré.
À la terreur succéda une réaction qui ne fut pas moins cruelle, mais comme elle se répandit dans les départements, dans les campagnes, sur les grandes routes, et ne se manifesta à Paris que par les extravagances de ceux que l'on nomma la jeunesse dorée de Fréron, cela eut moins de retentissement dans la capitale, mais ce n'en fut pas moins fâcheux pour ceux qui en furent victimes.
Fréron était un député de la Montagne; il avait été envoyé avec Tallien en mission à Bordeaux, où il ne s'était pas fait remarquer par une extrême philanthropie. Cependant il fut un de ceux qui attaquèrent Robespierre, lorsqu'ils craignirent pour leur propre sûreté.
Après la réaction, Fréron fut l'étendard autour duquel se rallièrent les jeunes gens qui allaient dresser leurs plans de bataille dans les cafés, et les mettre à exécution sur les théâtres, dans les rues et chez les particuliers. Louvet, député de la Gironde, qui avait échappé miraculeusement à la proscription, ne put se soustraire à celle de ces messieurs, pour avoir fait chanter la Marseillaise au Théâtre de la République.