À cette époque, il y avait dans cette ville un luxe de spectacle qui rivalisait avec Paris; mais quoique l'Opéra de Bordeaux eût d'excellents chanteurs, on avait toujours donné la préférence aux ballets. La plupart des sujets qui ont brillé dans la capitale s'étaient formés dans cette ville, surtout dans le temps de M. Dauberval, dont la réputation a été européenne. Il avait composé pour sa femme ses plus jolis ballets. Dans la Suzanne du Page inconstant, elle était si ravissante, que personne ne pouvait lui être comparé; il y avait une telle expression sur sa spirituelle figure, que l'on aurait pu écrire le dialogue de sa scène avec le page, de même que celle de la comtesse avec Marceline.

On venait de défendre le Mariage de Figaro dans toutes les villes de province; le roi cependant en avait permis la représentation à Paris. Les Bordelais étaient désespérés de ne pouvoir faire représenter sur leur théâtre, un ouvrage dont le spectacle se prêtait si bien à leur goût pour la danse: d'ailleurs ce qui est défendu aiguillonne bien plus la curiosité. M. et madame Dauberval, étant un jour à dîner chez un des premiers négociants de la ville, la conversation tomba naturellement sur le sujet qui occupait tout le monde, la pièce interdite qui faisait un si grand bruit.

«—Vous devriez nous la mettre en ballet, monsieur Dauberval, dit en riant un de ces messieurs (comme il lui aurait dit: vous devriez mettre l'Encyclopédie en vaudeville).

—Pourquoi pas, répondit l'artiste en continuant la plaisanterie.»

Dès ce moment, sa tête commença à travailler, il devint pensif, lui si gai, si aimable d'ordinaire, et il ne proféra plus une parole jusqu'à la fin du dîner. Rentré chez lui, il prend la pièce de Figaro, la relit, et passe la nuit à calculer le parti qu'il en peut tirer; il dresse son plan, fait ses notes, écrit une espèce de programme qu'il communique le lendemain à sa femme; elle trouve l'idée parfaite, rectifie, donne ses avis; Dauberval se dit malade, afin de pouvoir se livrer tout entier à son travail.

Une semaine après, Le Page inconstant étant presque achevé, il fait venir chez lui les premiers sujets, distribue les rôles, cherche surtout à leur faire bien comprendre le caractère et l'esprit de chaque personnage. Labory, beau danseur et fort joli homme, bien connu alors à Paris, fut chargé du rôle de Figaro, et il le jouait d'une manière charmante. J'ai déjà dit combien madame Dauberval était admirable dans celui de Suzanne; ce ballet produisit un grand enthousiasme et fit la fortune du théâtre de Bordeaux; on venait des villes environnantes pour connaître l'ouvrage de M. Caron de Beaumarchais, que sous cette nouvelle forme on ne pouvait plus défendre.

Vingt ans plus tard, et sous le même attrait de curiosité, cet ouvrage produisit un grand effet à Paris; madame Dauberval y était toujours charmante, ainsi que dans le rôle d'Isaure, de Raoul Barbe-Bleue. Elle n'avait pas besoin de parler pour être comprise et attendrir.

Quoique le ballet de la Fille mal gardée soit un ouvrage bien ancien, ce petit tableau pastoral n'en a pas mains la fraîcheur des tableaux du Poussin, et Fanny Essler a su le rajeunir encore par le charme qu'elle répand sur tous ses rôles.

Je recevais souvent des lettres de madame Talma. Le besoin d'épancher son coeur dans celui d'une amie avait établi entre nous une correspondance suivie. Avant mon départ, Talma n'était déjà plus un mari fidèle: il se laissait facilement séduire, mais elle l'ignorait. Il était rempli d'égards pour sa femme et lui cachait ce qui aurait pu l'affliger. Ses amis lui en dérobaient la connaissance par la même raison, car du moment qu'elle l'aurait appris, son bonheur eût été détruit. Une personne indiscrète se chargea de ce soin; elle crut bien faire peut-être; mais dès ce moment la jalousie s'empara du coeur de cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. Les reproches se succédèrent; les reproches ne ramènent pas celui qui n'a plus d'amour: aussi dès que son mari se vit découvert, il ne se contraignit plus. Cette conduite amena une rupture; il quitta la maison et fit demander ses meubles; Julie, si généreuse, si délicate, si désintéressée, se sentit cependant blessée d'une semblable réclamation; elle lui écrivit que, s'il voulait bien désigner les meubles qu'il avait apportés, elle s'empresserait de les lui faire remettre.

Comme Talma avait trouvé la maison toute meublée, la liste de ce qui lui appartenait ne fut pas longue à faire. Sa femme lui renvoya ses casques, ses armures, tout cet attirail théâtral qui meublait une très grande pièce, et qui avait coûté tant d'argent. Quant à la maison de la rue Chantereine, elle appartenait à Julie avant son mariage. Ce fut elle qui la vendit au général Bonaparte, à son retour d'Égypte. J'ai vu signer le contrat de vente et je me rappelle fort bien l'homme d'affaire qui fit le marché pour le général. Après avoir quitté cette maison, elle fut loger rue de Matignon, chez madame de Condorcet, qui avait beaucoup d'estime et d'amitié pour elle, de même que madame de Staël, qui la voyait souvent. Lorsque son divorce fut prononcé, elle me l'écrivit.