«Madame Bonaparte! s'écria-t-il.» Se souvenant aussitôt que fort heureusement nos lettres se trouvaient dans son portefeuille, il les prit, et les élevant en l'air, il fit signe qu'il voulait les remettre à madame Bonaparte. Cette dame fit arrêter sa voiture, et s'empressa de les ouvrir. Lorsqu'elle aperçut le nom de Talma, elle jeta les yeux sur celui qui lui avait présenté ces lettres, et le voyant dans un état aussi misérable, elle se douta de ce qui lui était arrivé. «Mon Dieu, monsieur, lui dit cette excellente femme, combien je me félicite de m'être rencontrée assez à temps pour vous secourir.» Elle le fit placer dans la voiture de mademoiselle Louise Davrignon, qui en prit le plus grand soin. À la station, il fut pansé par le docteur Yvan, qui accompagnait madame Bonaparte.
Ainsi la fortune, toujours capricieuse et bizarre, avait refusé la veille au pauvre soldat une place dans une ambulance, et le faisait entrer le lendemain à Milan, dans les équipages du général en chef.
Madame Bonaparte retint Fusil près d'elle tout le temps qu'elle resta à Milan; ces dames ayant eu la fantaisie de jouer la comédie pour se désennuyer, ce fut mon mari qui organisa leur spectacle, et il eut de charmantes écolières. Mademoiselle Paulette[10], qui était du nombre, avait de l'affection pour son professeur, parce qu'il la faisait rire et l'amusait beaucoup; elle lui donna pour moi une très belle parure en camée, et ce fut Julie qui me l'envoya. Ces dames avaient engagé mon mari à me faire venir en Italie; je l'aurais bien désiré, mais on courait de si grands dangers sur les routes, qu'il n'aurait pas été prudent d'entreprendre ce voyage.
La bienveillance de madame Bonaparte pour Fusil lui fut plus nuisible qu'avantageuse, car elle lui fit abandonner la place pour laquelle il avait fait le voyage d'Italie. «Je veux, lui avait-elle dit, vous en faire avoir une autre dont les appointements puissent vous être plus profitables; car vous êtes trop honnête homme pour tirer bon parti de celle qu'on vous a donnée.» Elle en parla à M. Alaire, je crois; mais au lieu de se la faire obtenir avant le départ de madame Bonaparte, il se reposa sur la parole du chef d'administration, qui, lorsqu'elle fut éloignée, oublia toutes ses promesses.
Il a conservé pendant bien long-temps dans son portefeuille une demande apostillée par le général Bonaparte, pour avoir de l'avancement dans les équipages d'artillerie; mais il n'en a jamais fait usage. J'aurais voulu au moins qu'il gardât cette apostille comme un autographe, mais je ne sais pas ce qu'il en a fait.
Fusil fut trop heureux de reprendre du service militaire auprès du général Muller.
Madame Talma m'avait donné une lettre charmante pour M. et madame Dauberval, que, d'après ce qu'elle m'en avait dit, je brûlais de connaître. Ce n'était plus cette jeune femme dont Julie m'avait fait le portrait, mais elle jouait avec tant d'art et de talent, qu'au théâtre elle faisait oublier son âge.
M. Dauberval était le plus habile chorégraphe que nous ayons eu: ses ballets étaient des poëmes. C'est à Bordeaux qu'il en a composé la plus grande partie.
Sa pastorale de la Fille mal gardée est restée au théâtre, et l'on a fait sur ce sujet un vaudeville et un opéra; c'est surtout dans ce rôle de Lise et celui de Louise, du Déserteur, que madame Dauberval était admirable; c'est aussi dans ces deux rôles que madame Quiriau, que nous avons admirée à Paris, a le mieux suivi les traces de son modèle.
Paul et Virginie, et plusieurs autres ouvrages du même auteur, ont été remis à la Porte Saint-Martin en 1804, par M. Homère, élève de M. Dauberval, et y ont obtenu un grand succès; mais le Page inconstant, qui a fait courir tout Paris, mérite une mention particulière par l'anecdote qui a engagé M. Dauberval à composer ce charmant ballet pour le théâtre de Bordeaux.