Un auteur à dit, je ne sais où: «On sait que, dans ces temps de trouble, nos généraux avaient conquis leurs titres à la pointe de leur épée; leur gloire empêchait d'apercevoir ce qui manquait à leur éducation.»

Mais leurs femmes n'avaient pas le même avantage, et leurs manières n'étaient rien moins qu'en harmonie avec leur fortune: aussi leurs brillantes toilettes prêtaient-elles souvent à la plaisanterie, et l'esprit français, qui se retrouve dans toutes les circonstances, ne les ménageait pas. Les costumes grecs et romains avaient été mis en vogue par Joséphine Beauharnais, mesdames Tallien, Regnault Saint-Jean d'Angely, Enguerlo, et autres femmes du monde élégant. Toutes les nouvelles enrichies n'avaient pas manqué de les adopter. Parmi elles, il s'en trouvait beaucoup dont les maris avaient fait fortune à la bourse ou dans les fournitures et les riz-pain-sel, et leurs femmes étaient l'objet de tous les quolibets auxquels ces dernières surtout donnaient un vaste champ par leurs manières et leurs façons de s'exprimer. Voici des vers qui peignent parfaitement ce temps où l'on disait toujours: «C'est incoyable, c'est impaable.» Ils sont intitulés le monde incroyable. J'en donne les fragments tels que je me les rappelle, mais il y manque plusieurs vers:

Le Monde incroyable.

Liberté, voilà ma devise;
Tous les costumes sont décents.
Pourquoi porterions-nous des gants?
Ces dames sont bien sans chemise.
Dans le pays des Esquimaux
On a sous le bras sa culotte
Comme nous avons nos chapeaux;
Il se peut faire qu'on y vienne!
À propos de culotte, eh! mais,
Il n'est pas sûr que désormais
Chacun de nous garde la sienne.
Aux moyens de vivre exigus
Qui restent à maint pauvre diable
Dont on sabra les revenus[11],
Il me paraît presque incroyable
Qu'ils soient encore un peu vêtus.
[…]
Arrière ces faits désastreux
Que retracera notre histoire,
Ces noms horriblement fameux
Et qui souilleront notre gloire
Jusques à nos derniers neveux.
J'aime bien mieux pour ma santé
M'amuser de nos ridicules
Qui pour avoir plus de gaîté
Pourront chez la postérité
Trouver encor des incrédules,
Quelle est cette grecque aux gros bras?
L'art qui nuance sa parure
Distingue fort peu sa figure
Et ses très rustiques appas.
Elle singe la financière,
Mais un invincible embarras
Trahit sa contenance altière
Et la décèle à chaque pas.
À table hier elle feignait
De ne pas voir monsieur son frère
Dans le laquais qui la servait:
Feu son époux très misérable
À la Bourse très lestement
S'enrichit incroyablement
Avec un honneur incroyable.
Plaisant séjour que ce Paris!
Je suis badaud, moi, tout m'étonne,
Et sur tout ce qui m'environne
Je porte des yeux ébahis,
Et plus je vois, plus je soupçonne
Qu'il est des vertus, des talents
Et des mérites éminents
Dont ne s'était douté personne.
Nos plans pour réformer l'état
Sont d'une incroyable évidence,
Et quelques membres du sénat
D'une incroyable intelligence.
On ne rencontre qu'orateurs
D'une faconde inconcevable.
Que jouvenceaux littérateurs
D'une modestie incroyable.
À voir nos bals, nos bigarrures,
Nos cent mille caricatures,
Le scandale de nos gaîtés
La moralité de nos drames
Puis le trafic de nos beautés,
Et le sel de nos épigrammes,
[…]
À voir nos laquais financiers
Dans des wiskis inexcusables,
La cuisine de nos rentiers
Qu'on paie en billets impayables,
Et nous, au sein de tout cela,
Faisant les beaux, les agréables,
Sur le cratère de l'Etna,
Sans boussole et sans almanach,
Dansant gaîment sur le tillac,
Quand des forbans coupent les câbles
De notre nef en désarroi,
Prête d'aller à tous les diables.
À voir enfin ce que je voi,
Mes chers concitoyens, ma foi!
Nous sommes tous bien incroyables!

Les tuniques de ces dames étaient en effet tellement claires, que l'on ne pouvait pas leur dire, comme Pygmalion à Galathée:

«Ce vêtement couvre trop le nud, il faut l'échancrer davantage.»

Elles étaient en mousseline légère; on portait des bandeaux, des diadèmes, des bracelets à la Cléopâtre, des ceintures agrafées par une antique, les châles de cachemire drapés en manteau, ou des manteaux de drap brodés en or et jetés sur l'épaule, des sandales avec des plaques de diamants; telle était la toilette des femmes riches et de bon goût; mais celles qui étaient plus raisonnables suivaient cette mode de loin[12]. Une simple tunique avec des arabesques en laine de couleur, attachée par une cordelière pareille, fermée par une agrafe en or, les cheveux relevés à la grecque et retenus par un réseau, les écharpes jetées sur les épaules, telle était l'élégance de ces dames à ce beau Tivoli, nommé primitivement Jardin Boutin, où l'on payait six francs d'entrée. Il n'y avait ni danses ni consommation; mais une très bonne musique et un feu d'artifice qui se tirait à minuit.

La grande allée du milieu, plus éclairée que les autres, était bordée de chaises, où toutes les dames formaient un charmant coup-d'oeil. Les autres se promenaient au milieu d'un foyer de lumière et d'une musique harmonieuse. Lorsque le feu d'artifice était tiré, on montait en voiture pour se faire conduire au Frascati de la rue de Richelieu, chez Carchi, où l'on prenait d'excellentes glaces dans un fort joli jardin; on y prenait aussi des fluxions de poitrine dont on mourait fréquemment. Mais la mode exigeait que l'on eût les bras nus et que l'on fût très légèrement couverte. Les médecins ont prêché long-temps sans se faire écouter. L'expérience a fini cependant par être plus forte, et elle a convaincu. Il y eut à peu près dans ce temps-là aussi des fêtes charmantes à l'Élysée-Bourbon, mais elles coûtèrent si cher, que l'entrepreneur se ruina. Voici en quoi elles consistaient. C'était un carnaval de Venise; on avait placé un théâtre immense sur la pelouse qui fait face au palais. Cette fête commençait par l'arrivée de l'empereur et de l'impératrice de la Chine, et leur nombreux cortège qui exécutait des danses chinoises. Venait ensuite la Folie suivie du Carnaval, et les quadrilles commençaient. Ils étaient formés par des Polichinelles, des dames Gigognes et leurs enfants, des Arlequins, Arlequines, Isabelles, Colombines, Gilles, Gillettes, des Cassandres, des Mézetins, des Pierrots, des Pierrettes, des Crispins, des Matamores et autres costumes de caractère. Tout ce joyeux cortège exécutait des pantomimes fort amusantes et analogues à leur rôle. Ces pantomimes terminées, la Folie passait au milieu d'eux en agitant ses grelots; alors s'allumaient de tous côtés des feux de Bengale, et une danse générale commençait sur une musique qui invitait à la gaieté. C'était un coup-d'oeil ravissant, et véritablement le temple de la Folie. Par exemple, il y avait un inconvénient: c'est que, le théâtre n'étant pas couvert, on avait à craindre l'orage ou la pluie. À ces belles fêtes, qui réunissaient le monde le plus choisi, succéda le Hameau de Chantilly; mais il tomba ainsi que Tivoli. D'autres jardins, dans les prix de deux francs, s'ouvrirent et furent fréquentés par une autre classe; mais les entrepreneurs gagnèrent davantage et cela leur suffit. La modicité du prix fit qu'il se forma une multitude d'entreprises de ce genre, telles que le jardin Marbeuf, Paphos, Idalie, Mousseaux, mais elles firent toutes de mauvaises affaires.

On chantait au Vaudeville:

À Paphos on s'ennuie.
On s'ennuie à Mousseaux.
Le Jardin d'Idalie
Remplume ses oiseaux,