—Ah! c'est fort bien, dit l'officier; mais ne pensez-vous pas, mes camarades, qu'il faudrait encore quelque chose pour nous convaincre tout à fait.

—Cela est vrai, répondirent les autres; l'officier a raison.

Garat se prêta de fort bonne grâce à la plaisanterie. Pendant ce temps, on avait envoyé chercher du vin de Champagne, et il passa gaiement la nuit au corps-de-garde.

C'est Garat lui-même qui nous raconta le lendemain cette aventure nocturne.

On a parlé de tant de façons différentes des personnes de cette époque, que je n'en veux rien dire que d'après les rapports directs ou indirects que j'ai eus avec elles, et l'impression que j'ai pu en éprouver.

La musique a le privilège de réunir ceux qui aiment à la cultiver; elle ouvre la porte des salons aux artistes, et les met en relation intime avec les dilettanti et les amateurs. J'étais accueillie avec une bienveillante amitié dans la maison de madame de P…, qui occupait tout le premier étage des bâtiments qu'on nommait alors les Écuries d'Orléans, rue Saint-Thomas du-Louvre; j'y logeais moi-même depuis le départ de mon mari pour l'armée. Je donnais des leçons de chant à mademoiselle de P…, et nous exécutions ensemble des duos, des nocturnes et des romances à deux voix, dans les soirées que donnait sa mère, qui recevait beaucoup de monde.

Je connaissais à peu près toutes les dames de la société d'alors. J'avais souvent entendu parler de madame de Récamier, mais je ne l'avais jamais vue que de loin; c'était au temps du Directoire. Madame de P… avait projeté une soirée de musique et de danse; deux Directeurs y étaient attendus, car on traitait ces messieurs avec beaucoup de cérémonie: c'étaient les souverains du moment. Cette soirée promettait donc d'être extrêmement brillante. Nous étions sur l'estrade de l'orchestre; je m'étais établie dans un coin, à l'abri d'une contrebasse, afin de mieux observer les arrivants. J'aime à me trouver ainsi, seule au milieu du monde, lorsque chacun, occupé du mouvement d'une grande réunion, ne pense qu'à soi. À cette époque, la danse était une véritable frénésie; elle faisait un des points principaux de l'éducation; on s'en occupait comme à l'Opéra. Il y avait des réputations de salon, et chaque mère briguait cet honneur pour sa fille. On réglait les pas comme ceux d'un ballet; on faisait des battements. On se réunissait le matin pour répéter, et le coeur palpitait de l'espoir d'être engagée par M. de Trénis, célèbre danseur de salon. Il n'accordait cette faveur qu'avec un extrême discernement, et choisissait, après un mûr examen, les danseuses qui devaient faire partie de la contre-danse dans laquelle il voulait bien avoir la condescendance de danser.

J'avais connu M. de Trénis[13] à Bordeaux; il était alors beaucoup plus accessible, car il ne prévoyait pas les grandes destinées qui l'attendaient; cependant je dois dire que, malgré l'encens qui lui montait à la tête, il était toujours rempli de bienveillance pour moi. Il venait souvent me voir, et je savais quelles étaient ses danseuses de prédilection, car j'aimais à le faire causer: aussi m'amusais-je beaucoup de voir toutes ces demoiselles et ces jeunes dames flottant entre l'espérance et la crainte.

Ces prêtresses de la danse arrivaient en habit de bal, dont les jupons étaient bien courts, pour prêter un serment de fidélité (comme l'avait dit M. de Talleyrand d'une jeune mariée); ces robes étaient lamées, garnies en fleurs ou en épis de diamants, en fruits d'émeraudes, de rubis: c'était tout un Olympe où Flore, Vénus, Hébé, Cérès, étaient réunies; il y avait bien quelques Cybèles, mais elles se cachaient sous des pampres et des grappes de grenats.

J'examinais cette profusion de dorures, dont l'éclat mêlé à celui des bougies éblouissait et fatiguait les yeux, lorsque je vis entrer une femme qui semblait, au milieu de cet Olympe, une émanation aérienne, une véritable sylphide. On portait alors des tuniques à la grecque; la sienne, qui rasait la terre, était de mousseline de l'inde, et garnie par le bas d'une petite frange légère en coton, que l'on nommait muguet, et qui formait comme une guirlande autour de sa robe; des manches courtes laissaient apercevoir son beau bras. Sa tunique était attachée sur ses épaules par des antiques, et un simple rang de perles fines entourait son cou de cygne; elle était coiffée de ses cheveux d'un noir de jais: c'étaient là ses seuls ornements. Sa démarche noble, son sourire gracieux, cette délicieuse simplicité de si bon goût, au milieu de cette profusion de fleurs, de dorures, de pierreries, la séparait tellement des autres femmes, que, du moment qu'on l'avait regardée, on ne voyait plus qu'elle. Il n'était pas besoin de la nommer; on la devinait à la première vue: c'est ce que je dis à mademoiselle de P…, qui accourait vers moi pour me la montrer. Madame de Récamier resta peu de temps; mais son apparition s'est tellement gravée dans ma mémoire, que j'aurais pu la peindre de souvenir.