Cette soirée fut brillante; quelques amateurs chantèrent avec un véritable talent. Mademoiselle de P. exécuta avec moi quelques morceaux et la romance qui a été si long-temps en vogue:
S'il est vrai que d'être deux[14]
Bouffé fit entendre de vieilles paroles sur lesquelles il avait fait une nouvelle musique, et Garat chanta:
Ô ma tendre musette,
dont il s'était bien gardé de gâter la simplicité, et qu'il avait rajeunie d'une manière ravissante, tant il est vrai que ce qui est bien exécuté acquiert un nouveau prix.
Mademoiselle de P. avait une charmante voix. Cette aimable personne, qui n'a pas changé la lettre initiale de son nom en se mariant avec M. de Portalis, dont j'ai beaucoup connu le père, cette aimable personne, dis-je, est morte quelque temps après mon retour des pays étrangers, de même que madame la princesse de Broglie (mademoiselle de Staël), si bonne et si charmante, que j'avais vue souvent chez madame de Staël, sa mère, à Clichy-la-Garenne. Ce sont deux pertes douloureuses pour ceux qui ont eu le bonheur de les connaître, et je me suis souvent félicitée, depuis mon retour, de n'avoir point cédé au désir de les revoir: les regrets sont plus vifs, lorsqu'on se rapproche des personnes que l'on a connues et aimées dans leur jeunesse.
VIII
Les proscriptions.—La momie.—M. Pallier, membre du conseil des
Cinq-Cents.—Fouché et un proscrit.—Le journal en vaudevilles.—La
machine infernale.—Le projet de Moreau.—Pichegru.—Georges
Cadoudal.—Sa ressemblance avec Michot.—Anecdotes.—Mort de Julie
Talma.
Le temps qui succéda à cette époque ne fut plus pour moi, comme pour beaucoup de femmes d'alors, qu'un besoin de ressaisir la vie. Notre première jeunesse s'était écoulée au milieu des craintes et des alarmes. À peine avions-nous entrevu le monde en 1788, qu'une scène nouvelle s'était offerte à nous et avait amené tous les malheurs qui en furent la suite.
Cet état violent eût voulu du repos comme après une longue maladie; mais, semblables aux convalescents qui abusent de la santé lorsqu'elle leur revient, on se livrait avec fureur au tourbillon du monde qui vous entraînait; on usait du temps, comme s'il eût dû nous échapper encore. Les modes les plus extravagantes, les bals, les fêtes champêtres, mettaient la vie dans un danger d'une autre espèce. L'excès du plaisir est souvent plus dangereux que l'excès de la douleur: il faut du courage pour supporter l'un; l'autre est un abandon sans calcul qui nous subjugue. Ces modes, ces fêtes, contribuèrent à tuer plus d'une jeune folle. Ce genre de mort était plus gai; mais il n'était pas moins prompt, et les résultats étaient les mêmes pour ceux qui les regrettaient.