Tout ce qui se passa pendant ce temps rentre dans le cours ordinaire des choses. Nous avions cependant encore de loin en loin quelques-uns de ces événements remarquables qui suivent les orages des révolutions, lorsque les gouvernements ne sont pas encore bien affermis sur leurs bases, et que les partis ne sont pas calmés. Mais ces orages passaient au-dessus de nos têtes sans atteindre la multitude, et ne tombaient que sur des personnages placés au haut de l'échelle sociale. Il n'était guère dans la nature des femmes de s'occuper de ces événements, à moins qu'ils ne touchassent leur famille ou leurs amis.
Ne me mêlant guère de la politique, je ne dirai pas grand chose du 18 fructidor. Comme nous sortions à peine d'une révolution, on s'effrayait de tout ce qui pouvait y ramener. C'étaient des proscriptions d'un autre genre, qui atteignaient des personnes auxquelles on s'intéressait, ou tombaient sur des hommes d'un nom marquant; il n'en fallait pas davantage pour alarmer ceux qui n'en voyaient que les résultats, sans en connaître positivement les causes. Plusieurs des proscrits qui eurent le temps de se cacher échappèrent à la déportation. M. Millin, chez qui j'allais fréquemment, avait recueilli dans sa maison un député proscrit, de ses amis, nommé Pallier; nous passions nos soirées à jouer ou à causer, et lorsqu'on entendait sonner, on faisait entrer M. Pallier dans une boîte à momie, qui était dans un coin de la bibliothèque; alors il me faisait une peur horrible, car il avait véritablement l'air de la momie dont il tenait la place.
Ce pauvre M. Pallier était bien l'être le plus inoffensif, et je ne sais vraiment ce qui lui avait valu les honneurs de la proscription. Plusieurs journalistes furent arrêtés; d'autres prirent la fuite et furent jugés par contumace. J'en connaissais un qui n'avait pas quitté Paris et qui n'avait pris d'autres précautions que de changer ses cheveux noirs contre une perruque blonde. Comme il avait la peau très brune, cela lui changeait entièrement la figure. C'était une espèce d'original qui, lorsqu'il passait la nuit devant une sentinelle qui lui criait: «Qui vive!» répondait: «Contumace!» Il se mettait, à l'Opéra-Comique, à côté de la loge de Fouché, alors ministre de la police, et, malgré cette imprudence, il n'a jamais été inquiété: la fortune couronne l'audace.
Un jour cependant, ennuyé d'être obligé de se cacher, il va chez Fouché, et demande à lui parler en particulier.
—Je suis un tel, lui dit-il; cette existence d'oiseau de nuit m'est insupportable et me fatigue; faites-moi arrêter ou rendez-moi ma liberté.
—Monsieur, lui dit le ministre furieux, voyez dans quelle position vous me mettez; vous vous livrez à moi. Sortez, monsieur, sortez!
—Où voulez-vous que j'aille?
—Eh! allez au diable, mais sortez de chez moi, continua-t-il impatienté.
Il retourna chez lui et y demeura fort tranquille, sans que personne s'en inquiétât.
Mon mari l'aimait beaucoup, parce qu'il avait de l'esprit, qu'il était fort amusant et d'un courage à toute épreuve. Il venait souvent dîner avec nous dans le temps même de sa proscription. Tout à coup nous cessâmes de le voir. Nous savions qu'il ne pouvait être arrêté, car on n'aurait pas manqué de le dire. J'engageai mon mari à s'enquérir de lui et à savoir s'il n'était pas malade. Ce même jour il le rencontra dans la rue.