M. Audras, homme de confiance de M. de Talleyrand.—Son originalité.—Le vieux Durand.—Un départ pour l'étranger.—Mayence.—Francfort.—Le général Augereau.—M. Haüy.—Mon oncle et ma tante.

Je rencontrais souvent la marquise de la Maisonfort chez madame de P…; c'était une charmante personne. Son mari avait émigré en 1791. Comme la plus grande partie de la fortune venait de la marquise, elle était demeurée en France pour conserver ses propriétés. M. de la Maisonfort était au service du duc de Brunswick; c'était en qualité d'envoyé de cette cour qu'il était en Russie.

Lorsque je dus partir pour aller dans ce pays, la marquise me dit qu'elle me donnerait une lettre pour son mari.

—C'est un galant chevalier, ajouta-t-elle, toutes les dames se l'arrachent; il pourra vous être utile auprès d'elles.

Elle me conseilla en même temps d'emporter le plus de lettres de recommandation que je pourrais m'en procurer, chose indispensable lorsqu'on voyage à l'étranger.

Je rencontrais souvent dans la société une espère d'original qui y était très recherché, M. Audras.

C'était un gros homme d'assez peu d'apparence et auquel l'on n'aurait certainement pas pris garde, si l'on n'eût su d'avance qu'il était l'ami de M. de Talleyrand, et la personne en laquelle il avait le plus de confiance, et qui faisait toutes ses affaires. M. Audras était l'homme le plus fantasque du monde, ne se gênant pour personne et s'embarrassant fort peu, lorsqu'il était dans un salon, de plaire ou de déplaire; il laissait apercevoir sans se gêner tout l'ennui que lui causait tel ou tel personnage; alors il se retirait dans un coin, s'étendait sur un canapé, et appelait à lui ceux avec lesquels il voulait causer. Il était d'une franchise souvent peu polie, mois on lui passait tout. C'est à ces caractères-là que l'on accorde ce privilège, tandis que l'on est exigeant et susceptible pour les autres. Il m'avait prise dans une sorte d'affection, sauf à dire souvent devant moi qu'il détestait les femmes maigres; mais comme il était d'un embonpoint assez disgracieux, je lui rendais ses aimables observations par des contrastes.

«—Je le crois bien, lui disais-je, par la même raison je n'aime pas les gros hommes, surtout lorsqu'ils sont mal faits et impolis.»

Alors il se mettait à rire. Il aimait assez qu'on lui répondît, et il ne s'en fâchait jamais.

Une fois sa brusquerie et son originalité acceptées, il ne manquait pas de succès, car il était fort amusant. On recherchait son approbation et sa franche amitié qu'il n'accordait pas du reste facilement. Nous étions toujours lui et moi en guerre ouverte; comme je l'ai déjà dit, il m'aimait assez, parce que je n'avais pas peur de lui, et que j'étais toujours prompte à la réplique.