«—Je me tiens sur la défensive, lui disais-je, je n'attaque pas; mais je ne me laisse point attaquer. Il me provoquait et ne faisait que rire d'une réponse piquante. Nous nous quittions quelquefois brouillés; mais c'était moi qui boudais. Le lendemain, il m'écrivait une lettre charmante, pleine de grâce et de finesse. On était vraiment surpris qu'un esprit aussi aimable parfois pût se trouver sous une semblable enveloppe. Aussi lui disais-je que j'étais persuadée qu'il était sous l'influence d'une mauvaise petite fée qui nous le rendrait un jour sous sa forme première.»
Comme je devais séjourner quelque temps à Hambourg, où j'avais des affaires à terminer avant de m'embarquer, M. Audras me dit qu'il m'adresserait à quelqu'un qui pourrait m'être fort utile; cela me fit d'autant plus de plaisir que je ne connaissais personne dans cette ville, et que des recommandations sont chose indispensable à l'étranger. La veille de mon départ il vint me voir et me faire ses adieux.
—M'apportez-vous votre lettre pour Hambourg? lui dis-je.
—Une lettre?
—Oui.
—Ah! c'est inutile, vous demanderez le vieux Durand.
—Mais où, et dans quel quartier de la ville loge-t-il. Donnez-moi du moins son adresse et un mot qui lui annonce que je viens de votre part.
—Cela n'est pas nécessaire; demandez, comme je vous le dis, le vieux
Durand.
Je crus que c'était une de ces lubies comme il lui en prenait souvent; je n'insistai pas davantage, et je n'y pensai plus.
Jusqu'à cette époque, je n'avais quitté la France que pour le voyage que j'avais fait en Belgique: c'était un précédent peu encourageant. Je ne partais point en touriste pour décrire les sites, les paysages, le ciel bleu et les arbres verts; assez d'autres l'ont fait avant moi en style pittoresque et élégant. Je ne dirai donc que les incidents et les événements qui se rencontrèrent sur mon chemin. Je voyageais comme une artiste, allant chercher la fortune, ou tout au moins l'aisance que j'avais perdue et que j'espérais retrouver ailleurs: léger bagage que l'espérance! quand la moindre circonstance peut influer sur votre destinée et sur les talents que vous allez exploiter. Aussi mes descriptions seront-elles moins poétiques que celles de nos aimables touristes. Je tâcherai de remplacer les tableaux par la réalité, si voir c'est savoir, comme le dit un vieil adage.