Je commencerai donc par Mayence et Francfort. Je passai le magnifique pont placé sur le Rhin, ce beau fleuve dont les bords fleuris sont si admirables en été, et les glaces si effrayantes en hiver! surtout lorsqu'il faut les traverser dans un frêle esquif, et qu'il faut éloigner les glaçons avec des pieux ferrés pour les empêcher de fondre sur votre barque, et de vous engloutir.

À cette époque les chemins étaient presqu'impraticables en Allemagne. Lorsqu'on n'avait point de voiture, on était obligé de se servir de celles que l'on décorait du nom d'extra-poste. Ce n'étaient la plupart du temps que de mauvaises charrettes, sur lesquelles on plaçait un banc à dossier. Ces voitures entièrement découvertes ne vous mettaient à l'abri ni de la pluie ni du soleil. On m'avait prévenue à Mayence de tous les désagréments de ce voyage; mais la réalité surpassa mon attente.

Lorsque je fus au moment d'entrer à Francfort, sur cette abominable charrette, plutôt faite pour transporter du fumier que des créatures humaines, j'eus un moment de désespoir! Il me semblait que tout le monde allait regarder mon entrée comme une chose extraordinaire; que je ne pourrais jamais marcher dans cette charmante ville, aux rues si larges et décorées de si belles maisons et de si beaux magasins, sons être reconnue pour la dame à la charrette; que chacun allait me montrer au doigt et qu'on ne voudrait me recevoir dans aucun hôtel. Les femmes sont étranges dans la jeunesse, elles croient qu'elles ne peuvent paraître nulle part, sans qu'on s'occupe d'elles et qu'elles ne fassent une sorte de sensation, soit en bien, soit en mal, mais elles ne peuvent se résigner à passer inaperçues.

J'arrivai à la porte de l'hôtel d'Angleterre, sans que le flegme germanique en fût troublé le moins du monde; personne ne prit garde à moi, et je fus aussi bien reçue par le maître que si je fusse venue en berline; je dirai même qu'il me fit payer tout aussi cher.

Lorsque je fus installée, reposée de cette horrible fatigue, je me fis conduire chez mon oncle qui avait quitte le duché de Deux-Ponts depuis l'entrée de l'armée française.

Mon oncle, qui ne m'avait vue que dans mon enfance, m'accueillit avec bonté. Depuis qu'il avait quitté les Deux-Ponts et perdu sa fortune, il s'était établi à Francfort, où il donnait des leçons de mathématiques, et ma tante, excellente musicienne, élève des grands maîtres de l'école allemande, donnait des leçons de chant. Ils jouissaient d'une grande considération et faisaient fort bien leurs affaires, mais ils n'en regrettaient pas moins leur duché, car ce n'était plus la manière de vivre à laquelle ils étaient accoutumés.

Ils me conduisirent au Casino, où se réunit toute la société élégante de Francfort; c'est dans cette belle salle que se donnent les concerts. Comme je n'avais avec moi que des toilettes de voyage, et qu'en 1806 on portait des robes à demi-queue, même en négligé, je me mis dans un endroit retiré, pour n'être pas remarquée, ce qui arrive presque toujours lorsque l'on voit une étrangère, venant de Paris surtout.

J'entendis tout à coup un bruit sourd causé par l'entrée du général Augereau, qui était alors comme vice-roi de Francfort. Il était suivi de son brillant état-major, composé de jeunes gens des grandes familles. Leur éducation et leurs manières contrastaient beaucoup avec celles de leur chef; mais c'était une espèce de coquetterie de nos généraux de l'empire de s'entourer ainsi; leur haute réputation militaire couvrait suffisamment ce qui manquait à l'éducation privée de quelques-uns d'entre eux.

Après le premier intermède, on se leva, et le général, m'ayant aperçue, me reconnut et enjamba les bancs pour venir à moi.

—Comment, madame, me dit-il, vous êtes à Francfort, et vous ne m'avez pas fait l'honneur de venir me voir?