Je m'excusai sur le peu de temps que j'avais à rester dans cette ville, où je n'étais demeurée que pour ma famille.
—Je ne me paie point de cette raison, et j'espère bien que j'aurai l'avantage de vous avoir demain à dîner, ainsi que monsieur et madame Fleury.
Je m'excusai encore sur ma toilette de voyageuse; mais il n'en tint compte, et comme sa superbe habitation était à quelques milles de la ville, il me demanda la permission de m'envoyer chercher. Mon oncle me fit signe d'accepter; quant à ma tante, pour rien au monde elle ne voulut m'accompagner: elle avait en horreur tous ces militaires qui étaient venus ravager son duché des Deux-Ponts, et elle les confondait tous dans le même anathème. M. Fleury ne les aimait pas trop non plus; mais il ne voulut pas me laisser aller seule, pour la première fois du moins. Il vint donc le lendemain à mon hôtel d'Angleterre, et bientôt nous vîmes arriver un superbe landau à quatre chevaux, et deux jeunes aides-de-camp à cheval, qui venaient nous chercher. Nous brûlions le pavé; tous les chapeaux se levaient à notre passage. Je riais en moi-même, en pensant que c'était au landau du général que s'adressaient ces honneurs, et je comparais cette course triomphale avec la charrette dans laquelle j'avais fait mon entrée à Francfort. Jeu bizarre de la fortune! Nous trouvâmes chez le général des ambassadeurs et tous les grands dignitaires du pays; mais celui que nous fûmes charmés de rencontrer parmi eux, fut M. Haüy, l'instituteur des aveugles, qui allait en Russie, où il était appelé par l'empereur Alexandre. C'était un homme très remarquable. Mon oncle et lui étaient bien faits pour s'apprécier, et, comme la femme de M. Haüy était avec lui, nous allions ensemble chez le général, où je faisais de la musique presque tous les soirs; car, parmi ces messieurs, il y avait d'excellents amateurs.
Je quittai ces bons parents, que j'avais si peu connus, au moment où j'étais d'âge à les apprécier et lorsqu'ils venaient de me revoir avec tant d'intérêt.
X
Mon arrivée à Hambourg.—Le vieux Durand.—M. de Bourienne.—Les émigrés français, commerçants à Hambourg.—Mon arrivée à Saint-Pétersbourg.—Le marquis de la Maisonfort.—La princesse Serge Galitzine.—La princesse Nathalie Kourakine.—Le comte Théodore Golofkine.
Arrivée à Hambourg, quelques Français de ma connaissance vinrent me voir. C'étaient des émigrés qui s'étaient faits négociants.
—Comment, me dit-on, n'avez-vous pas demandé des lettres de recommandation, il n'y a pas de pays où l'on en ait plus besoin.
—Je ne connaissais personne, répondis-je, qui pût m'en donner, excepté
M. Audras.
—M. Audras! celui qui fait toutes les affaires de M. Talleyrand?