Je l'assurai que j'en serais enchantée, et qu'il me serait extrêmement agréable. La princesse se retira chez elle, car elle paraissait rarement à dîner, et je restai avec madame Wraschka. La promenade, la lecture et la causerie nous occupèrent jusqu'au moment où le monde commença à arriver. Nous étions dans un cabinet d'étude donnant sur le jardin; une petite bibliothèque, des portefeuilles, des gravures, une multitude d'instruments de musique auxquels la princesse ne touchait presque jamais, et quelques corbeilles de fleurs, en faisaient l'ornement. Elle ne pinçait de la harpe ou de la guitare que lorsqu'elle était seule; elle n'en faisait jamais jouir les autres.
Le prince d'E… nous a raconté que, pendant une saison de Toeplitz, où était la princesse, on l'avait vainement sollicitée de chanter la Belle de Scio; qu'on s'était mis à ses genoux, qu'on avait employé toutes les séductions sans pouvoir rien obtenir; mais que, quand tout le monde se fut retiré, et qu'elle supposa qu'on était enseveli dans un profond sommeil, elle ouvrit ses fenêtres, prit sa harpe, et se mit à chanter non-seulement le morceau pour lequel on l'avait vainement sollicitée, mais une foule d'autres, et finit par réveiller tous ses voisins.
La princesse ne parut que lorsque tout le monde fut rassemblé. On servit des mousses de chocolat, des fruits glacés. On se répandit çà et là dans les jardins, au bord des îles. Nous étions alors en juin, le plus joli mois de l'année en Russie, et où il n'y a pas de nuits, le soleil se couchant vers dix heures et demie du soir, le crépuscule commençant à minuit.
Lorsque M. de la Maisonfort, qui était revenu, me ramena en ville, il faisait grand jour. Il fut convenu que dorénavant on m'enverrait une voiture pour me conduire chez ces dames.
Ce fut chez elles que je rencontrai cette charmante princesse Nathalie Kourakine, et le comte Théodore Golofkine, qu'on aimait tant à Paris, et qui ont fait le charme de la société, pendant leur séjour en France. Comme ils recherchaient les artistes et les gens de lettres, on les rencontrait souvent aux soirées du madame Lebrun-Vigée et du peintre Gérard. Ils avaient l'un et l'autre des talents que l'on ne trouve pas toujours chez les personnes du grand monde. La princesse Nathalie était excellente musicienne, composait de fort jolies romances et jouait de plusieurs instruments. Le comte était littérateur agréable, et dessinait très bien pour un amateur. Il avait été ambassadeur à Naples, et parlait parfaitement l'italien.
Il avait la réputation de dire rarement la vérité; mais ses mensonges étaient si spirituellement racontés, qu'on ne pouvait lui en vouloir d'improviser des romans comme tant d'autres en composent avec la plume, et qui souvent ne sont pas aussi amusants.
Lorsque je vis pour la première fois le comte Théodore Golofkine, je le pris pour un Français. Il m'a assuré depuis qu'il en avait été extrêmement flatté. Le fait est que, connaissant alors peu de Russes, je ne m'étais pas aperçue que la plupart s'énoncent avec grâce, facilité, et qu'ils parlent notre langue avec beaucoup de pureté. Mais la petite gloriole et l'amour du pays font que l'on est toujours tenté de s'approprier ce que l'on trouve de remarquable chez les autres. Je voyais souvent le comte Théodore pendant mon séjour à Pétersbourg, et lorsqu'il vint à Moscou j'étais depuis long-temps admise dans la maison de sa femme, la comtesse Golofkine, ce qui me mit à même d'apprécier mieux encore les qualités aimables de son mari.
XI
Saint-Pétersbourg.—La musique de cors russes.—La fête de
Péterhoff.—Détails.—La nappe d'eau.—Les costumes.—La Niouka.—Les
plaisirs de l'hiver.—Les Glaces.—La foire de Noël.—Le froid en
Russie.—Les parties de traîneaux.—Les émigrés.—Madame de Staël.
L'année 1806, que je passai à Saint-Pétersbourg, fut pour moi un temps d'enchantement, et j'en jouissais comme si j'eusse prévu qu'il ne devait pas avoir une longue durée; tant il est dans notre nature de n'éprouver un bonheur qu'avec la crainte de le perdre.