«—Cette lettre est de madame de la Maisonfort, monsieur le marquis; comme il n'y est question que de moi, j'ai dû vous la remettre moi-même.»
Madame de la Maisonfort faisait de moi un éloge que la modestie m'empêche de répéter, mais qui produisit sur son mari une métamorphose complète.
—Je suis trop heureux, madame, que la marquise de la Maisonfort m'ait procuré l'avantage de pouvoir faire quelque chose pour une personne à laquelle elle s'intéresse aussi vivement. Je suis assez répandu dans la société russe pour pouvoir vous y être utile.
M. de la Maisonfort me quitta en me disant qu'il allait réfléchir à ce qui pourrait me convenir le mieux.—J'aurai l'honneur de vous revoir dans quelques jours, ajouta-t-il.
Il revint en effet; il avait parlé de moi à la maréchale Koutouzoff, à la princesse Nathalie Kourakine, mais surtout à la princesse Serge G… C'était sur elle qu'il réunissait tous ses projets pour moi. Elle avait témoigné un grand désir de me connaître, d'après ce que lui avait dit M. de la Maisonfort. Il vint donc me prendre le lendemain pour me conduire à la Carpofka, maison de campagne de la princesse, à quelques verstes de la ville.
—C'est une charmante personne, me dit-il, chemin faisant, fort instruite, qui a beaucoup voyagé, une personne d'un grand nom; mais elle a quelque chose d'original; elle ne fait rien comme une autre, et rarement on la voit dans le jour. On se réunit chez elle à minuit, on soupe à deux ou trois heures du matin, et l'on ne se sépare qu'au grand jour.
Nous fûmes reçus par la comtesse Wraschka, dame polonaise qui demeurait avec elle: c'était une personne charmante, remplie de grâce, et possédant des talents d'agrément.
Après le déjeuner elle me fit voir le jardin et de jolis kiosques placés sur les îles. Cette campagne était ravissante, comme toutes celles des alentours de Saint-Pétersbourg. M. de la Maisonfort était retourné en ville. La princesse, en ma faveur, descendit un peu plus tôt que de coutume. Je trouvai que le portrait qu'on m'avait fait d'elle n'était pas flatté. Ses beaux cheveux d'un noir d'ébène, si soyeux et si fins, tombaient en boucles sur un cou bien arrondi; sa figure était pleine de charme et d'expression; il y avait un mol abandon dans sa taille et dans sa démarche, qui n'était pas sans grâce; et lorsqu'elle levait ses grands yeux noirs, on retrouvait cet air inspiré que lui a donné Gérard dans un de ses beaux tableaux où il l'a représentée.
Lorsque je la vis arriver au jardin, elle était vêtue de mousseline de l'Inde qui se drapait élégamment autour d'elle. Dans aucun temps sa mise n'a été semblable à celle des autres femmes; mais, jeune et belle comme elle l'était alors, cette simplicité des statues antiques lui seyait à merveille. Elle m'adressa les choses les plus obligeantes et m'engagea à venir tous les jours.
—Je ne sais pas encore, me dit-elle, si je passerai l'hiver à
Saint-Pétersbourg; j'ai le projet d'aller en Grèce et à Constantinople.
Aimeriez-vous à faire ce voyage?