—Cela prouve aussi qu'ils sont trop nombreux et qu'ils ne peuvent pas tous être au premier rang, lui répondis-je.

Le vieux Durand recevait tous les émigrés qui lui étaient recommandés. Ceux que je rencontrai à l'étranger avaient changé d'état, souvent d'une manière fort bizarre. Un maistre-de-camp était marchand de vin, un colonel tenait un café, d'autres faisaient ce qu'on appelait des affaires. Le marquis d'Osmont, ambassadeur à Londres, nous à raconté qu'il ne faisait pas d'autre industrie que de raccommoder des parapluies.

Je vis chez le vieux Durand un chevalier de Saint-Louis, homme fort aimable, dont M. Durand faisait grand cas. Il voyageait pour des affaires de commerce, et connaissait parfaitement la Russie. On m'assura un passage sur le vaisseau à bord duquel il devait partir, et l'on me recommanda particulièrement à ses soins.

Je souffris beaucoup dans le voyage. Enfin, après bien des fatigues, j'arrivai à Saint-Pétersbourg. J'apportais de Paris les plus élégantes toilettes, les modes les plus nouvelles. Qui aurait dit, en voyant cette belle dame descendre de voiture, parée d'un châle de cachemire, d'un voile d'Angleterre sur un très beau chapeau de paille d'Italie[15], que le joli petit sac qu'elle tenait à la main renfermait toute sa fortune… Vingt ducats de Hollande, à huit cent lieues de mon pays, de ma famille, de mes amis, et dans une ville où je ne connaissais personne; car celles auxquelles j'étais recommandée étaient dans leurs terres ou en voyage.

Je ne perdis pas courage. Je me rappelai qu'en partant de Paris, une dame m'avait priée de me charger d'une lettre pour sa soeur, marchande de mode sur la perspective de Newsky. Je pensai qu'elle pourrait peut-être me donner les renseignements dont j'avais besoin. Comme j'étais dans ce moment sur le canal de la Moïka, et qu'il fallait le traverser en bateau, je renvoyai ma voiture. Je réfléchissais à la manière dont je m'y prendrais pour me faire comprendre de ces mariniers, lorsqu'un monsieur qui m'examinait fort attentivement m'offrit ses services.

C'était le docteur Legros, excellent chirurgien, et, de plus, homme d'esprit, ce qui ne gâte rien. Nous avons ri souvent de notre première rencontre sur les bords escarpés de la Moïka. Il me conduisit chez cette dame qui m'accueillit comme une bonne compatriote, et m'offrit ses services.

Elle me combla de prévenances et m'apprit que M. de la Maisonfort était en ville. Je lui écrivis pour le prévenir que j'avais une lettre pour lui.

Comme j'avais donné mon adresse chez une marchande de modes, il pensa que j'étais venue à Saint-Pétersbourg pour être demoiselle de magasin; il ne crut donc pas devoir agir avec beaucoup de cérémonie. Quoique M. de la Maisonfort ne fût plus jeune, c'était encore un de ces charmants Français de l'ancien régime, de ces caractères légers à la Bièvre; il passait pour un homme d'esprit, et il avait fait quelques mauvaises pièces et de jolies chansons. Il arriva le lendemain, et s'annonça d'une manière assez bruyante. Étant à broder dans une pièce voisine du magasin, j'entendis qu'il disait:

«—Une dame qui doit me remettre une lettre, elle aurait bien pu me l'envoyer. Où donc est-elle, cette dame?»

Je me levai pour le recevoir, et lui dis avec beaucoup de dignité: