Au temps de la moisson nous parcourions les campagnes avec la princesse Kourakine, dont la conversation était si aimable, les connaissances si étendues, et l'esprit rempli de poésie. Elle me faisait remarquer ces costumes qui nous reportent aux beaux jours de la Grèce antique. En apercevant au milieu d'un champ de blé les moissonneuses couvertes d'une courte tunique de lin, attachée sous le sein avec une ceinture, les cheveux séparés et les tresses pendantes; les hommes, vêtus de même, la tunique serrée sur les reins par une ceinture de cuir, les jambes nues, et des sandales aux pieds, faites d'écorce de bouleau, et rattachées par des courroies, et les cheveux coupés en rond, on se serait cru dans les champs de l'Arcadie. Les costumes en général ont une variété agréable, et chaque classe en a un qui lui est particulier. Celui des marchandes russes est riche, celui des jeunes filles est joli, celui des nourrices est le plus élégant. Leur saraphane est d'une belle étoffe, ou de velours, garnie de galons d'or. Leur bonnet a la forme d'un diadème; il est couvert le plus souvent de pierreries et de perles fines, suivant la fortune de ceux auxquels elles appartiennent; car on met un grand luxe à les parer. Elles accompagnent toujours la mère à la promenade ou dans ses visites, mais il y a une femme, que l'on nomme la nienka, qui suit la nourrice et prend soin de l'enfant. Cette nienka reste attachée à la famille, qui la regarde comme la véritable nourrice; elle conserve toujours une grande influence sur les enfants, et possède toute leur confiance, surtout près des jeunes demoiselles, qu'elle soigne jusqu'à ce qu'elles aient une gouvernante.
Vers la fin d'août, le temps commença à se refroidir. J'avais vu tout ce qui peut exciter la curiosité d'une étrangère pendant l'été. Bientôt vinrent les plaisirs de l'hiver. On ne peut se faire une idée de la beauté de ces sites glacés sans les avoir vus, non pas au travers des doubles croisées, mais dans les jardins, dans la campagne, sur les lacs, dans les forêts qui semblent être de stuc, tant le givre en enveloppe la moindre branche, et que le soleil fait scintiller comme des diamants et des émeraudes. C'est surtout sur cette belle rivière de la Neva qu'il fallait voir dans le temps dont je parle la foire de Noël.
On pratique sur la Neva, lorsqu'elle est entièrement glacée, des allées d'arbres de sapins, plantés à quelques pieds dans la glace; comme c'est au fort de l'hiver, les provisions qui arrivent de toutes les parties septentrionales de l'empire sont entièrement gelées, et se conservent ainsi pendant plusieurs mois.
L'un des carêmes russes finissant à cette époque, le peuple, qui les observe régulièrement, cherche à se dédommager de la mauvaise chère qu'il a faite. C'est dans ces allées pratiquées sur la glace que ces provisions sont rangées. Les animaux de toute espèce y sont placés avec symétrie; le nombre des boeufs, cochons, volailles, gibier, moutons, daims, chevreuils, est considérable. Ils sont posés sur leurs pattes dans ce parc d'une nouvelle espèce, et forment un coup-d'oeil fort bizarre. Comme c'est un but de promenade, on voit à la file les plus riches traîneaux, recouverts de belles fourrures; des voitures sur patins, à quatre et même à six chevaux.
Les plus grands seigneurs viennent par plaisir faire leurs emplettes à cette foire, et il est assez commun de les voir revenir avec un boeuf ou un cochon gelé, debout derrière la voiture comme un laquais, ou un coq perché sur l'impériale.
La perspective de Newsky est bordée de monde des deux côtés; les domestiques portent des flambeaux devant, pour éclairer cette marche triomphale, qui fait toujours beaucoup rire les spectateurs. «—Ah! c'est le comte un tel, avec un veau, dit l'un.—C'est le prince un tel, avec un mouton, dit l'autre.—La princesse a pris un boeuf.» Cela dure une partie de la nuit. Les navires qui avoisinent cette foire sont illuminés en verres de couleur: c'est la chose la plus originale à voir.
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Le froid n'est jamais dangereux; il faut seulement se prémunir contre ses effets. Quelquefois les étrangers veulent braver les usages reçus et se vêtissent comme dans les climats tempérés: ils sont souvent dupes de cette petite gloriole, et paient la leçon un peu cher. Les appartements sont ordinairement chauffés à douze ou quinze degrés réaumur, et la chaleur ne varie pas. Les poêles, car on n'y connaît les cheminées que comme un objet d'agrément, sont faits avec les fondements de la maison; le tuyau circule dans la cheminée, de manière que la chaleur parcourt beaucoup de chemin avant de sortir de l'appartement. Si l'on restait enfermé pendant l'hiver, ce serait un printemps continuel.
On souffre beaucoup moins du froid, en Russie, que dans les autres pays; et si l'on n'apercevait pas à travers des fenêtres la neige, les traîneaux et les mougicks (paysans) avec leur barbe couverte de glaçons, rien ne rappellerait la saison où l'on se trouve.
Au reste, cette saison n'est pas désagréable: le soleil est ordinairement clair, le ciel pur, l'air calme. En se couvrant de fourrures légères et chaudes, on a du plaisir à marcher.