On fait des parties charmantes au clair de la lune, ou le matin, et l'on va déjeuner à un but désigné.

Vingt ou trente traîneaux partent ensemble, un en tête avec des musiciens; je n'ai jamais pu comprendre comment leurs doigts ne gèlent pas lorsqu'ils jouent. Il y a aussi des courses dans des traîneaux très élégants, attelés de deux jolis chevaux. Le brillant de l'attelage consiste à avoir un excellent trotteur dans les brancards, et un cheval de côté, dont le cocher tient les rênes pour tourner sa tête en le faisant aller au galop; souvent un postillon court à cheval pour faire ranger les curieux.

Les chevaux sont couverts d'une large housse qui empêche celui de côté d'envoyer de la neige à la figure; il n'y a que la noblesse qui puisse avoir des housses blanches, toutes les autres sont en couleur.

Le comte Palphi, riche polonais, avait les siennes en cachemire blanc, et la baguette qui les tient étendues était en or.

J'ai souvent entendu demander comment les pauvres gens pouvaient se garantir du froid dans un climat aussi rigoureux: d'abord, comme ils appartiennent tous à un maître, il est dans l'obligation de pourvoir à leurs besoins, et jamais on ne rencontre de mendiants. Ils ont tous un état qu'ils exercent à leur compte, en payant la redevance à leurs seigneurs. Les paysans ont dans leur hisbach un poêle en brique de la même dimension que les poêles en faïence; ils se chauffent de la même manière et sont tellement brûlants, qu'on ne peut tenir dans leur chambre; d'autant plus qu'il y a une espèce de four constamment allumé, dans lequel ils font leur pain et préparent leurs aliments: aussi dit-on, d'une chambre trop chaude: «C'est comme un hisbach.»

Les Russes passent d'une température à une autre, sans le moindre danger; vous voyez les dwarnick (les portiers des maisons) travailler dans la cour, dégager la neige, en manche de chemise, et cependant ils sortent d'une chambre où vous étoufferiez. Leurs travaux terminés, ils remettent leur tourloupe doublée de peau de mouton, et vont se coucher sur le haut du poêle, qui est brûlant.

Je n'étais que depuis un an à Saint-Pétersbourg, lorsque la guerre vint changer tous mes projets; les étrangers durent se naturaliser ou quitter le pays. La plupart, espérant que cette guerre ne serait pas de longue durée, partirent, les uns pour Hambourg ou pour quelqu'autre pays voisin de la Russie, d'autres retournèrent en France. Ceux qui étaient établis depuis long-temps en Russie se naturalisèrent; les artistes seuls furent exempts de cette mesure.

Madame Philis était adorée à la cour; pour rien au monde on n'aurait voulu se priver de son talent. Ce fut en sa faveur probablement que cette mesure exceptionnelle fut prise pour les artistes.

Madame Philis Andrieux a laissé une réputation trop bien établie pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans de grands détails sur ses premiers essais; on sait avec quel bonheur elle a créé le rôle de Kaisie, dans le Calife de Bagdad, de même que celui de la soubrette, de ma Tante Aurore. Sa soeur, madame Bertin, actrice très remarquable, surtout dans le genre dramatique, épousa en secondes noces Boïeldieu.

Ce compositeur célèbre a fait en Russie une partie des jolis ouvrages qu'il a rapportés en France, les Voitures versées, la Jeune femme colère, L'un pour l'autre, Télémaque. C'est dans cette pièce surtout que madame Bertin se montra supérieure dans le rôle de Calypso, et madame Andrieux était pleine de grâce dans celui d'Eucharis, qu'elle chantait à ravir. Il est fâcheux que ce sujet qui déjà avait été traité à Paris, ait empêché l'auteur d'y faire connaître ce bel ouvrage. C'est ce qui est arrivé aussi pour la Cendrillon de Stebelt, dont la musique était bien supérieure à colle qui a été exécutée à Paris. On se souvient encore à Saint-Pétersbourg des acteurs qui composaient la comédie à cette époque; Ducroisy, excellent financier; Dégligny, qui avait joué les pères nobles au Théâtre-Français, et Calan, très bon comique; Frogère était la charge de son beau-frère Dugazon, et plutôt farceur de société que bon comédien.