Tout le monde me conseilla de rentrer au théâtre; mais les emplois que j'aurais pu remplir étaient occupés, et je n'avais pas assez de voix pour chanter sur le théâtre de Saint-Pétersbourg, où le diapason est d'un quart de ton plus haut qu'à l'Opéra-Comique. Je demandai donc à aller au théâtre impérial de Moscou; ce que j'eus assez de peine à obtenir du grand chambellan, Alexandre Narichkine, qui était à la tête des théâtres impériaux.

La Russie de 1806 est déjà l'ancienne Russie pour la génération actuelle, car quantité de choses qui existaient alors ont totalement changé; il y en a qui valent autant, peut-être mieux, mais enfin ce ne sont plus celles-là. C'est ce que me disait un Russe de beaucoup d'esprit, auquel je communiquai divers fragments de mon journal. Il m'encouragea à le continuer.

«—Peu d'étrangers, me dit-il, ont été à même de connaître aussi bien que vous la société d'alors, puisque vous viviez dans l'intérieur non seulement d'une famille, mais de plusieurs.»

Comme j'ai par goût l'esprit observateur, ce monde nouveau m'enchanta; je retrouvais la vie des salons les plus brillants de Paris, réunie aux usages, aux habitudes d'une contrée éloignée, ces cérémonies, qui tiennent au culte, au climat; ces costumes du peuple, si différents des autres nations, qui, à cette époque surtout, rappelaient les moeurs de la Grèce et de l'Asie. Les traditions se sont affaiblies depuis que les marchandes ont changé leur manière de vivre. Dans toutes les classes d'étrangers qui ont habité la Russie, chacun en a parlé d'après le monde qu'il voyait et le point de vue où il était placé. L'hospitalité, la cordialité qui règnent dans ce pays, sont envisagées sous différents aspects, qui tous se rapportent à la vie qu'on y a menée.

XII

Mon départ pour Moscou.—M. Lekain.—Madame Divoff, née comtesse Boutourline.—M. Effimowith.—Soirées d'artistes.—Tonchi.—Ses caricatures.—Rodde.—Anecdotes.

Je quittai Saint-Pétersbourg pendant l'hiver de 1807. Tout le monde me voyait partir avec un regret que je partageais vivement, et auquel j'étais bien sensible. Le prince Dolgourouky ayant des propriétés à Moscou, me donna un de ses gens pour m'accompagner, car j'aurais été fort embarrassée si j'eusse été seule, ne comprenant pas un mot de la langue du pays, et cette manière de voyager étant toute nouvelle pour moi.

M. Demetry Narichkine[17] avait fait garnir mon kibick avec des peaux de loup de Sibérie, dont beaucoup d'honnêtes bourgeois se seraient contentés pour leurs fourrures d'hiver. J'avais des couvertures d'oursin. Le grand-veneur m'avait même proposé un joli petit louveteau vivant, pour me tenir les pieds chauds, mais je m'en souciais peu.

Mon kibick était rempli de provisions de toute espèce, mais la plupart gelèrent en route. Par bonheur Ivan, garçon intelligent, savait y suppléer. Je voyageais connue un portemanteau, ne sachant rien, ne comprenant rien. Je dormais dans mon kibick comme dans mon lit, et je n'en sortais que pour manger et marcher un peu, car je me sentais engourdie. Enfin ce fut vers le soir que j'entrai dans cette ville, où il devait m'arriver tant de choses extraordinaires, et que j'étais loin de prévoir!… Je descendis chez M. Lekain, Français qui logeait toutes les personnes du théâtre impérial, à leur arrivée. M. Lekain avait la prétention de descendre en droite ligne de l'acteur célèbre de ce nom, ce qu'il ne manquait jamais d'apprendre aux nouveaux arrivés. C'était bien le cas de lui dire:

Quoi! le ciel a permis
Que ce vertueux père eût cet indigne fils!