Il ne se vantait point d'une parenté aussi rapprochée: il disait qu'il n'était qu'un arrière-petit-cousin.

Je restai chez lui jusqu'à ce que je fusse logée assez convenablement pour recevoir. J'avais une quantité de lettres pour des personnes de la société de Moscou, et cette fois je trouvai tout le monde. Je fus d'abord chez madame Divoff, née comtesse Boutourline: c'était une personne charmante qui avait été élevée à la cour de la grande Catherine et en avait conservé la grâce, le bon goût et la magnificence. Madame Divoff fut pour moi non-seulement un puissant appui, mais une véritable amie, car c'est toujours ainsi que j'ai été traitée par elle et son aimable famille[18].

Le comte Théodore m'avait aussi donné des lettres pour plusieurs personnes, et particulièrement pour madame de Golofkine. Ce n'était pas de ces vaines formules de grand seigneur; elles étaient remplies d'un intérêt qui ne manque jamais son effet, surtout lorsqu'il vient d'un homme aussi distingué sous tous les rapports que l'était le comte Théodore.

La comtesse était une personne de beaucoup d'esprit, fort instruite, connaissant parfaitement notre littérature, ayant même composé quelques jolis ouvrages en français. Ses soirées étaient agréables, quoiqu'on l'accusât d'être un peu madame Dudeffant; mais il faut bien qu'il se mêle toujours de la jalousie dans les succès, même dans ceux de société; la médiocrité ne souffrant rien qui la dépasse.

Depuis que j'avais perdu une partie de l'étendue de ma voix, je m'étais attachée à perfectionner les cordes du médium, et surtout à faire valoir la musique expressive; c'est celle qui influe le plus sur les organes de la multitude, et il n'est pas nécessaire d'être connaisseur pour la comprendre. La romance exige de jolies paroles, une musique simple et analogue au sujet; elle veut surtout être dite avec expression. J'étais à Moscou lorsque la romance de Joseph me fut envoyée. Je ne puis rendre l'effet qu'elle produisit, de même que l'Émigré montagnard, de M. de Chateaubriand.

Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance!

M. Effimowith avait composé un air simple et touchant, bien adapté aux paroles. Je ne le chantais jamais sans voir couler des larmes: c'était surtout sur mes compatriotes qu'elle produisait le plus d'effet. Ces talents de société sont fort recherchés à l'étranger, où ils ne sont pas en aussi grand nombre qu'en France. J'avais apporté de Paris de la musique nouvelle, qui avait eu un grand succès de salon à Saint-Pétersbourg, et par cela même ne pouvait manquer d'obtenir son effet à Moscou. Je devins bientôt la chanteuse à la mode; mes chansonnettes faisaient fureur, et on en dessinait les sujets dans les albums. Tous nos chants d'alors n'étaient que des peintures de chevaliers, de bachelettes, de damoiselles. J'avais sur mon album la Sentinelle appuyée sur sa lance, le Départ pour la Syrie, le Troubadour, son épée et sa harpe se croisant sur son coeur.

Si mes légers talents commencèrent mes succès et me firent désirer, je dois dire qu'avec le temps je fus admise dans de grandes familles, comme une amie de la maison. Je donnais aux jeunes demoiselles des leçons de lecture à haute voix; je dirigeais le choix des ouvrages qu'on mettait entre leurs mains, et leur faisais chanter les morceaux de musique qui étaient le plus en vogue. Il y avait en Russie de charmants compositeurs dans la haute société: M. Effimowith, le prince Galitzine et beaucoup d'autres.

Je ne mettais à ma complaisance d'autre prix et d'autre intérêt que celui de répondre à l'accueil que je recevais de ces dames. C'était en 1807, les artistes qui méritaient d'être distingués par leur éducation, par leurs moeurs et leur tenue dans le monde y étaient parfaitement appréciés et traités avec considération.

Lorsque j'avais bénéfice ou concert, c'étaient ces dames qui plaçaient mes loges ou mes billets de souscription, toujours payés fort au-dessus du prix annoncé. Je n'ai jamais été aussi heureuse à Moscou que dans ces premiers temps où je n'avais encore aucun établissement. Insouciante et rieuse, je ne songeais pas au lendemain.