Nous avions dans la colonie française une foule de gens aimables, et on se réunissait les uns chez les autres. Chacun prenait son jour et choisissait sa société. Comme le dimanche il n'y a pas de leçons, et que les affaires de commerce sont suspendues, c'était mon jour de réception. Mon cercle se trouvait souvent plus nombreux que l'exiguïté de mon appartement ne le permettait, quoique j'eusse plusieurs pièces, mais elles étaient petites. Heureusement elles donnaient l'une dans l'autre, et n'étaient séparées que par des portières qu'on enlevait ce jour-là pour faciliter la circulation. J'étais logée dans la maison d'un pope[19]; j'occupais seule un joli pavillon entre cour et jardin. C'était charmant l'été, mais l'hiver, lorsque la neige arrivait à une certaine hauteur, j'aurais risqué d'y rester enterrée comme dans une hutte de Lapons, si l'on ne fût venu la déblayer pour rendre le jour à mes fenêtres.

Ma société se composait d'artistes de tous pays, d'émigrés donnant des leçons, en faisant le commerce. Je veux faire connaître à mes lecteurs les personnes qui composaient ce petit cercle du dimanche: elles en valent bien la peine, et d'ailleurs j'aurai plus d'une fois l'occasion d'en parler. D'abord Fild et mademoiselle Percheron de Mouchi, qui auront plus loin un chapitre à part; Tonchi, peintre d'histoire, d'un talent distingué, aimable, rempli de gaieté, de trait; il avait de ces mots piquants qui se retiennent et courent tous les salons. Musicien, comme tous les Italiens, il chantait d'une façon charmante des petits airs de sa composition, en s'accompagnant sur la guitare; il faisait de jolis contes dans le genre de Boccace. Il avait la prétention d'être philosophe à sa manière, et déraisonnait avec beaucoup d'esprit.

Tonchi était l'âme de toutes les sociétés; mais il était bien plus aimable encore dans la nôtre, car il apportait plus d'abandon et de gaieté que dans les soirées de grands seigneurs, où il savait conserver la dignité d'artiste. Fait comme un modèle d'académie, son oeil d'aigle, sa chevelure de neige, sa belle taille, ses dents blanches, en faisaient, à soixante ans, un homme remarquable.

C'est à cet âge qu'il a fait la conquête de la princesse Gagarine, plus jeune que lui, et qui l'a épousé, malgré tous les efforts de sa famille pour empêcher ce mariage.

Il y avait à cette époque, dans tous les salons, une table couverte d'albums, de papiers, d'écritoires, de crayons. Ceux qui ne faisaient pas de musique écoutaient en dessinant, ou bien écrivaient quelques folies.

Nos albums étaient remplis de dessins fantasques, de caricatures de Tonchi. Il avait fait dans le mien un diable qui s'enfuyait par la croisée, emportant la figure de son ami Garenghi, architecte de la cour, qu'il avait placée sur une partie du corps que le diable et l'amour ont seuls le droit de montrer à nu. Il avait fait aussi mon coeur à compartiments, partagé par la moitié. Dans la première, chaque case portait le nom d'un de mes amis, et l'autre moitié était pour le comte Théodore Golofkine, qu'il savait que j'aimais beaucoup, et Tonchi en petites lettres imperceptibles.

J'avais la prétention de donner à souper à ma société, quoique mon ménage fût assez mal monté. Je plaçais les dames autour d'une table ronde et les hommes où ils pouvaient: sur un coin de mon piano, sur ma toilette et sur une jardinière, dont ils froissaient impitoyablement les fleurs. Parlait-on d'un rondeau, d'un duo de Boïeldieu, le mélomane Ducret[20] quittait son aile de poulet pour se mettre au piano, dérangeait les soupeurs, et nous chantait:

De toi, Frontin, je me défie.

On lui répondait de la table des dames:

Tu crois du moins à tes appas:
Comme toi, quand on est jolie…