Alors les possesseurs du piano le chassaient et reprenaient leurs places. Ces messieurs se disaient: «Passez-moi le couteau.» (Je n'en avais que quatre à leur service.)
M. Moreau[21] nous racontait l'inconvénient de porter le même nom, quand il y a deux églises catholiques où l'on baptise, où l'on marie et où l'on enterre; deux églises enfin où les chefs sont à l'affût des événements de ce genre, afin de se gagner de primauté.
Le père de M. Moreau avait été fort malade, mais il était parfaitement rétabli: il logeait dans le quartier de l'église française. Une autre personne du nom de Moreau vint à mourir à quelque temps de là. L'église de la Slabode allemande, située à l'autre bout de la ville, en ayant connaissance, accourt avec tout son bagage, pour réclamer la préférence, et veut absolument rendre les honneurs de la sépulture au père de notre ami.—Mais, leur dit ce brave homme, qui déjeunait en ce moment de fort bon appétit, je ne puis me rendre à votre invitation, car vous voyez que je ne suis rien moins que mort.
L'envoyé n'en voulait rien croire, il prétendait qu'on s'entendait avec ceux de l'église française pour frauder les Allemands. On eut beaucoup de peine à s'en débarrasser.
«À propos d'histoires de mort, nous dit Antonolini[22], savez-vous celle qui arriva à Rodde pendant son voyage à Kiow, où il allait donner des concerts. Il fut pris par un fort mauvais temps, et obligé de s'arrêter dans un hisbach de paysan, où de loin il avait aperçu de la lumière. Après avoir frappé assez long-temps, une vieille femme aux yeux éraillés, à la figure ridée, véritable portrait d'une sorcière de Macbeth, vient entr'ouvrir la porte. Le domestique de Rodde lui demande si elle peut donner à coucher à son maître. Elle semble se consulter, elle hésite; enfin on lui offre dix roubles, somme énorme pour une pauvre paysanne.
«Je n'ai que mon lit, dit-elle, je le donnerai à ce monsieur, et je coucherai par terre dans l'autre chambre.—Vous irez à l'écurie si vous voulez.»
Les domestiques et les paysans ne sont pas difficiles pour leur coucher; ils dorment fort bien par terre ou sur une planche.
Rodde tombait de fatigue. Son domestique mit la voiture et le cheval dans un hangar, et fut s'y coucher. Son maître se jette tout habillé sur ce lit, qui était très bas. À moitié endormi, il étend le bras, comme pour chercher quelque chose, et saisit une main glacée. La frayeur le réveille en sursaut, et oubliant fatigue et sommeil, il saute à bas du lit, et découvrant un corps mort, il se croit dans un coupe-gorge. Il appelle à grands cris et en jurant comme un possédé: la vieille accourt plus morte que vive.
«—Misérable! s'écrie-t-il, il y a sous ce lit un homme assassiné?
«—Hélas! monsieur, pardonnez-moi; c'est mon mari. Il est mort ce matin, et, pour gagner les dix roubles, je vous ai donné son lit, et je l'ai fourré dessous.»