Vous devez penser que Rodde s'empressa de quitter le toit hospitalier de cette épouse inconsolable, et que, malgré le mauvais temps, il se remit en route.
Les moindres choses servent de pâture à la conversation, dans l'étranger comme en province. Mes soirées occupaient beaucoup ces dames. Elles n'eussent certainement pas produit cet effet, si elles eussent été comme celles de tout le monde; mais la gaieté en faisait seule les frais. Chaque dimanche madame Divoff m'envoyait des glaces, des confitures et des pâtisseries de toute espèce. La comtesse de Broglie m'avait fait cadeau de plusieurs douzaines de couteaux et de fourchettes anglaises de ses manufactures. Ma maison commençait à se monter sur un pied imposant.
Quelques Russes fort aimables me reprochaient de ne pas les inviter:
—Non, leur disais-je, point d'étrangers, c'est convenu entre nous; s'il en était autrement, ces soirées seraient comme toutes les autres: vous feriez fuir la gaieté et le sans-façon, et vous ne vous amuseriez pas.
—Mais, me disait M. Effimowith, je suis un artiste, ne chantons-nous pas ensemble mes romances à deux voix?
—Oui, et même avec grand plaisir, car elles sont charmantes, et vous les chantez à ravir; mais chez moi nous faisons de la musique pour rire.
Il y avait à Moscou dans ce même temps un certain M. Relly, homme riche, magnifique, et tenant un très grand état de maison; il possédait le meilleur cuisinier de la ville: aussi tous les grands seigneurs (qui sont assez gourmands) allaient-ils dîner chez lui. On le croyait Anglais ou Italien, car il parlait parfaitement ces deux langues; il allait dans la haute société, et jouait gros jeu.
Comme je le voyais souvent chez ces dames, il me demanda la permission de me faire faire un petit pâté aux truffes, par son cuisinier, pour mes petits soupers, dont on n'avait pas manqué de lui parler. J'acceptai, et j'eus grand soin d'en prévenir mes convives, car les truffes étaient un grand luxe dans un temps où les communications n'étaient ni si promptes ni si faciles qu'à présent. On ne pouvait s'imaginer d'où venait cette magnificence.
On commençait à se rassembler, lorsque le fameux petit pâté arriva; il était d'une telle dimension, qu'on fut obligé de le pencher sur le côté pour le faire passer par la porte; je vis le moment où la salle à manger ne pourrait le contenir. On rassembla force papier pour le couper sur le rond de bois qui avait servi à le transporter.
On ne peut se faire une idée de toutes les folies qui furent dites autour de ce pâté. Je fus généreuse: le lendemain j'en envoyai à toutes mes connaissances. Ce pâté avait fait du bruit, car, lorsque M. de Narichkine vint à Moscou, il me parla de mon petit pâté. Il était connaisseur, et dans le cas d'apprécier le mérite d'un semblable cadeau.